[FANTASIA #5] : The glorious dead : Cette intime fin du monde.

C’est un peu le quotidien d’une fin du monde que John, Zelda, Lulu Adams et Toby Poser proposent avec The glorious dead – leur cinquième première mondiale de suite à Fantasia après The deeper you dig (2019) Hellbender (2021), Where the devil roams (2023) et Mother of flies (2025 et Cheval Noir du meilleur film). Le titre annonce déjà la rouge couleur. La mort est à l’honneur. Celle dont on revient, celle qui guette, celle qui rappelle que rien n’est acquis. Moins intime que Mother of flies dans lequel l’inquiétude d’un père pour la santé de sa fille et le désir empêché d’une manipulatrice d’ombres tisse le canevas de sa fiction avec les fils d’une réalité familiale, ce nouveau long-métrage explore le terrain d’une peur partagée. L’approche est davantage communautaire alors que l’on s’aventure dans une campagne américaine non spécifiquement identifiée, petite bourgade calme et tapissée de blanc hivernal où la proximité des habitants et la fréquence établie de leurs interactions offrent à l’angoisse de situations inexplicables une terrifiante perméabilité. Quand une sheriff, Deb (Toby Poser) est extirpée de son jour de congé par sa jeune adjointe, Mikey (Zelda Adams), pour enquêter sur des disparitions et des phénomènes étranges, c’est d’abord leurs effets sur la cohésion locale qui sont auscultés. La foi en la capacité des forces policières à venir en aide se mue en cynisme quand le sang commence à couler des éviers. L’absence soudaine de bétail dans une ferme éveille les soupçons sur le respect des propriétés. La dynamique sociale s’effrite quand les membres de plusieurs familles se volatilisent sans laisser trace. Au cœur de ce cercle humain jusqu’alors confortablement centré sur lui-même, l’église, dans toute la réassurance des principes chrétiens, voit ses fondations fragilisées (un prêtre ne sachant que faire de ses non-morts). Le paysage rural, en constante surveillance d’une bannière étoilée érigée aux parvis ou scintillant sur les uniformes est le microcosme d’une petite Amérique tranquille qui ne demandait qu’à préserver son conservatisme silencieux. Mais les Adams savent que cette Amérique respire un air vicié et lui renvoie la pestilence de ses contradictions en pleine face.

Aux multiples disparitions s’ajoutent ces étranges orifices visqueux qui se forment et grouillent aux quatre coins de la petite ville. La récurrente comparaison anale, seule description possible pour qui les a observés, soulève autant le sourire du spectateur que la prémonition d’une situation d’où rien de bon ne peut sortir. Sous les récurrents ‘fuck!’ de stupéfaction et l’absence de timidité face au langage coloré des personnages, on perçoit que les Adams cherchent un public complice, capable de trembler devant leurs propositions suintantes et de s’amuser à voir autant que John, Zelda, Lulu et Toby se sont amusés à faire. Il est à nouveau stupéfiant de savoir que les moyens relativement peu élevés de la famille pour donner vie à leurs histoires macabres ne freinent en rien leur sens du détail, leur soin apporté aux décors et la minutie avec laquelle toute prothèse ou tout costume est conçu. Brillant amateurisme pour certains ou semi-professionnalisme pour d’autres, c’est surtout la sincérité de l’amour pour leur art qui force l’admiration. Le seul élément pouvant placer le long-métrage légèrement en-deçà de son prédécesseur réside dans un montage qui à quelques courtes reprises, telles que ces coupes brutes sur la préparation vestimentaire de Deb alors qu’elle s’apprête à aller vérifier de ses yeux la nature des craintes de ses concitoyens, appuie un peu trop lourdement sur le sentiment d’urgence (sentiment renforcé par l’habillage musical tonitruant de ces scènes).

Yellow veil pictures

Mais c’est dans le traitement des fléaux qui s’abattent sur la ville que The glorious dead trouve son souffle. Les vivants reviennent du trépas non comme agitateurs de peurs ancestrales mais comme des âmes perdues, tétanisées par leur propre résurrection. Neige souillée par le sang, feu brandi comme solution purificatrice, nuages aux accumulations sordides, la Nature semble capituler devant la progression inéluctable d’un dessein diabolique. Le chapitrage du récit référant à ces inquiétants nuages, ces feux empruntés à l’enfer et au vol circulaire de corbeaux envahissant le ciel comme des vigiles lugubres, place les bornes d’une route tracée par le Mal. Si la conjonction d’une enquête policière de rangers chapeautés sur un terrain neigeux rappelle, en sus de son humour âpre et décalé, le Fargo (1996) des frères Coen, les monstres multiformes avides de viande humaine renvoie aux figures effrayantes de The Thing (John Carpenter, 1982) ou, par la mosaïque de leurs chairs mouvantes, au Monstro Elisasue de The substance (Coralie Fargeat, 2024). Les Adams ne s’embarrassent d’aucune justification précise de la présence évanescente de ces êtres à la chair confuse. Ils sont, comme le retour des morts parmi les vivants et comme ces habitants prêts à supprimer tout individu à l’humanité douteuse, des agents de l’apocalypse. Les cinéastes n’ont fait qu’amplifier les menaces eschatologiques des écrits chrétiens ou évangélistes (extrapolables à toute autre croyance). Plus la violence des conséquences est signifiante, plus les troupeaux s’empêchent de se laisser soumettre à toute tentation pour d’autres bergeries. La conclusion par un dernier chapitrage en ultime prière (« Amen! ») illustrant l’arrivée d’une figure démoniaque géante évoque la doctrine de l’Enlèvement, la Grande Tribulation et l’imagerie religieuse liée à la fin des temps. Mais derrière ce plan d’horreur finale et absolue, les Adams ont préservé cette fibre qui malgré toute la sanguinolence de leurs effets apporte une dimension humaine et touchante à leurs œuvres. D’abord dans la vaine recherche pour Deb d’un réconfort auprès d’une figure maternelle (Judith Roberts) dans une scène qui, d’une part, établi une triste acceptance d’un dépérissement individuel et collectif et d’autre part donne à l’actrice de 92 ans l’occasion de réaffirmer sa justesse de jeu (Eraserhead, David Lynch, 1977 ; You were never really here, Lynne Ramsay, 2017). Ensuite, dans les émouvantes retrouvailles entre Deb et son mari défunt, sorti de terre pour une seconde naissance, et qui malgré un visage abandonné par la chair, la ramène à l’éternité de leur amour commun – nouvelle belle déclaration d’immortelle complicité entre John et Toby. Dans l’entrechoquement du folklore du culte et du folklore de l’occulte, la famille Adams continue d’éblouir par l’humanité émanant de ses monstrueuses créations.

The glorious dead. Écrit, réalisé et interprété par John Adams et Toby Poser. Avec également Zelda Adams, Lulu Adams, Judith Roberts, London May… 1h20. Sorties France et Québec indéterminées (les films de la famille Adams sont disponibles sur la plateforme Shudder).

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