[FOCUS] Les médias : n’est-ce pas aussi du cinéma ? (partie 2)

Et l’individu dans tout ça ?

Quelle place reste-t-il pour l’individu dans un système médiatique qui l’écrase et l’aliène pour le rendre plus perméable au capitalisme ? Il devient un simple produit que l’on regarde, que l’on observe, que l’on juge. La télévision remplace les vitrines des magasins. Quel type d’émission symbolise le mieux cet état de fait ? On pense immédiatement à la téléréalité, cette émission où l’on enferme une ou plusieurs personnes dans un lieu défini que l’on filme et écoute en permanence. Le voyeurisme est roi, les participants sont comme des animaux dans un zoo, la célébrité de façade en plus. Mais une fois que cette célébrité passe, que deviennent-ils ? Combien d’anciens participant·es ont fini déprimés une fois leur célébrité passée de mode telle un produit ou une marque ? Les modes se démodent, le capitalisme a besoin de renouveau, et lorsque l’individu est démodé, on le jette.

Impossible de ne pas penser à The Truman Show. Bien qu’il soit réalisé par Peter Weir, le véritable auteur n’est autre que le scénariste Andrew Niccol dont la filmographie compte bon nombre d’œuvres mettant en scène les dérives actuelles ou à venir de notre société (Bienvenue à Gattaca, S1m0ne, Lord of War, Good Kill). Truman, c’est un homme qui vit depuis sa naissance dans un plateau de tournage géant. Toute sa vie n’est qu’une émission de téléréalité à grande échelle, filmée et diffusée 24 heures sur 24 et dont n’importe qui peut regarder le programme à n’importe quel moment. Sa femme est une comédienne, comme son ami d’enfance, mais aussi comme l’ensemble des personnes qu’il croise dans la rue chaque jour,dont le rôle est de maintenir l’illusion d’une vie réelle mais également de faire du placement de produit. On retrouve la connivence entre médias et capitalisme : les produits vendus par les figurants de l’émission se retrouvent chez les téléspectateurs. Téléspectateurs qui sont uniquement filmés en train de regarder cette téléréalité qui hypnotise leur cerveau pour les pousser uniquement à consommer.

Que devient l’individu·e au milieu de tout ça ? Une machine à cash ou une marionnette manipulée par ce système ? La vie de Truman n’est qu’une fiction dont il doit s’extirper, surveillé chaque minute par les caméras du show. Peter Weir suggère souvent cette présence par sa mise en scène, plaçant sa caméra comme s’il s’agissait d’une caméra de surveillance. Christof (Ed Harris), le créateur du programme, en narcissique et arrogant qu’il est se persuade d’œuvrer pour le bien commun, de donner de la joie et du bonheur. Mais comme tous les autres, il n’est pas seul. Au-dessus de lui, il y a quelqu’un qui le manipule comme lui-même manipule Truman. Et lorsque ce dernier sort du programme, Christof sort avec lui.

Regarder, est-ce agir ?

Les médias peuvent avoir un impact négatif sur les individus, mais peuvent également permettre de parler de nos sociétés. Genre re-popularisé au début des années 2000 avec Le Projet Blair Witch et sa campagne Marketing discutable (faisant passer les trois protagonistes du film pour de vrais étudiants disparus, et donc le film comme étant un montage d’images réellement filmées par ces derniers), le found footage a su s’éloigner du cinéma d’horreur avec lequel il est majoritairement relié pour se placer dans la peau de médias servant de reflet à nos sociétés. Chacun dans son style, C’est arrivé près de chez vous et Borat, dépeignent des évolutions de la société à travers leur représentation des médias.

À partir du début des années 2000, Sacha Baron Cohen s’est imposé comme le nouveau roi de la parodie. Caricaturant avec brio le Gangsta Rap (Da Ali G Show, puis le film Ali G), le monde de la mode (Brüno) ou plus récemment la saga James Bond (Grimsby), l’acteur repousse sans hésitation les limites du mauvais goût et de la provocation. Avec Borat, l’acteur et son réalisateur Larry Charles (scénariste du sitcom Seinfeld), envoient le journaliste kazakh Borat Sagdiyev aux États-Unis réaliser un documentaire sur le pays. En caméra cachée, Sacha Baron Cohen brocarde l’Amérique de l’époque. Celle de George W. Bush alors en plein retour à un conservatisme latent, du Patriot Act, des guerres en Irak et en Afghanistan. Poussant ses interlocuteurs à lâcher le fond de leur pensée, il révèle le pire d’une partie de la population américaine, son racisme, son antisémitisme, son sexisme ainsi que son radicalisme religieux. Une séquence dans un rodéo où des rednecks lui disent sans sourciller qu’il devrait être prudent avec sa tête d’arabe, car ils tuent les arabes. Une chanson antisémite reprise par tout un bar country. Un rite évangéliste. Autant de passages à la fois hilarants et terrifiants tant ils révèlent le pire des êtres humains.

Dans un autre style, le trio Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde signent avec C’est arrivé près de chez vous un reflet très noir et acide des médias. Le principe est simple : une équipe de tournage suit un tueur professionnel dans son quotidien. Entre deux meurtres lui permettant de gagner sa vie (il dépouille ses victimes, principalement des personnes seules et âgées), il disserte sur l’art, le cinéma ou encore l’architecture des logements sociaux. Ben, le tueur, est finalement un homme comme un autre qui tue comme d’autres travaillent à l’usine. Plus que le tueur, c’est finalement le rôle de l’équipe de tournage qui est au centre du propos. Au début simples spectateurs, les membres de l’équipe deviennent acteurs des atrocités commises par Ben. D’abord en suggérant de s’attaquer à des riches par appât du gain puis en devenant complice actif dans la scène du meurtre de l’enfant. Indirectement, les trois réalisateurs nous posent cette question : et si, en regardant ces programmes qui banalisent la violence, et même l’encouragent, nous n’en deviendrons pas acteurs ?

The Truman Show, de Peter Weir. Écrit par Andrew Niccol. Avec Jim Carrey, Laura Linney, Ed Harris… 1h43
Sorti le 28 octobre 1998

Borat, leçons culturelles sur l’Amérique au profit glorieuse nation Kazakhstan, de Larry Charles. Écrit par Sacha Baron Cohen et Peter Baynham. Avec Sacha Baron Cohen, Ken Davitian… 1h30
Sorti le 15 novembre 2006

C’est arrivé près de chez vous, de et avec Remy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde. Écrit par Rémy Belvaux et Benoît Poelvoorde… 1h32
Sorti le 4 novembre 1992

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