[FOCUS] Les médias : n’est-ce pas aussi du cinéma ? (partie 3)

La fabrication de l’opinion

Et si, en regardant ces programmes qui banalisent la violence, et même l’encouragent, nous n’en deviendrions pas acteurs ? À cette question, le cinéaste Oliver Stone répond « Oui » sans détour. Catalogué comme agitateur brocardant la politique extérieure comme intérieure des États-Unis de Salvador à JFK, en passant par Platoon et Nixon, Stone s’attaque frontalement aux médias avec Tueurs-nés. Basé sur un scénario de Quentin Tarantino largement réécrit par Stone, Tueurs-nés est un road trip déjanté et provocateur qui suit un couple de tueurs (Mickey et Mallory Knox) dans leur parcours meurtrier à travers les États-Unis. C’est cependant avec le personnage de Wayne Gale (incarné par Robert Downey Jr) que se concentre sa critique acerbe des médias. Présentateur vedette d’American Maniacs, émission qui relate les parcours meurtriers de tueurs en série dans des mises en scènes sensationnalistes et racoleuses, Gale tient absolument à réaliser une interview de Mickey Knox avec l’espoir qu’elle dépasse en termes d’audience celle consacrée à Charles Manson. À travers l’arc narratif de ce personnage, Stone vomit sa haine des médias, leur complicité avec le pouvoir politique (menacé en direct, Gale se décrit comme « ami du Président Clinton »), leur recherche absolue d’audimat, leur propension à faire de criminels des stars aussi célébrées que des chanteurs de rock (le couple Mickey et Mallory, mais aussi le flic psychopathe Scagnetti), ainsi que leur impact néfaste sur la société. Véritable outil de lavage de cerveau de la jeunesse qui voit en Mickey et Mallory des exemples à suivre, l’émission American Maniacs est également vue comme un déclencheur de la violence, comme cette émeute finale apocalyptique dans une prison de haute sécurité. Poursuivant ses expérimentations visuelles entamées sur JFK, le réalisateur use de tous les formats d’images possibles pour imprimer son propos. Controversé à sa sortie, le film est attaqué par des médias n’ayant probablement pas supporté le miroir renvoyé par le film. Car finalement, Mickey et Mallory abattent Wayne Gale en direct à la télévision, le monstre médiatique tuant son créateur. Non sans lui indiquer, avant de presser la détente : « Tu as fait tout ça pour l’audience ».

Une recherche d’audience qui justifie toujours plus de sensationnalisme, de vulgarité, de racolage, de violence. En France, dès les années 80, le réalisateur Yves Boisset anticipe les dérives des émissions de télévision et annonce d’une certaine façon la télé-réalité avec Le prix du danger. Lors de son générique d’ouverture, un homme court, tente d’échapper à des poursuivants qui lui tirent dessus sans sommation. Plusieurs cameramen tentent par tous les moyens de capter la poursuite, à moto ou en hélicoptère. Une régie organise la diffusion de la séquence en direct. L’homme finit par être tué par ses assaillants, qui brandissent son cadavre comme un trophée. Raccord vers un plateau de télévision et le présentateur Frédéric Mallaire (incarné par Michel Piccoli). La séquence est un jeu télévisé en direct, Le prix du danger. Il s’agit d’une chasse à l’homme en direct, le participant gagne une récompense s’il parvient à échapper à ses poursuivants, des civils payés pour être chasseurs dans le jeu. Adapté de la nouvelle The Prize of Peril de Robert Sheckley, l’intérêt de la réalisation d’Yves Boisset est son propos. Au-délà de mettre en images une émission de télé-réalité ciblant les bas-instincts de l’humain, réduisant un individu à un simple gibier que l’on se délecte de voir souffrir et mourir, le réalisateur exprime de façon explicite l’objectif politique de cette émission. Par sa violence et son voyeurisme, l’émission sert d’opium du peuple, qui en oublie les problématiques sociales, de chômage, ou de racisme.

Boisset qualifie le film de « documentaire sur TF1 », le métrage étant sorti quelques années après la création de la chaîne. Il est vrai que la charge sur la télévision ne se limite pas aux séquences de chasse à l’homme. Lorsqu’en pleine émission (qui traite, rappelons-le, de la traque d’un individu par des tueurs) des danseuses récitent une chorégraphie pour la promotion d’une poudre de chocolat avant d’enchaîner sans transition sur le sort terrible des enfants africains qui meurent de faim, il y a là une forme d’indécence qui ne peut que faire penser aux propos de Patrick le Lay. Propos pourtant tenus 20 ans après la sortie du film. On imagine d’ailleurs sans peine le personnage d’Antoine Chirex (Bruno Cremer) – producteur de l’émission – comme la déclinaison d’un cadre de TF1, lui qui déclare sans ciller que son émission est de salubrité publique pour son impact positif sur la baisse de la violence dans le pays. Puisque l’émission est un succès et aurait des conséquences positives, il faut s’arranger pour que l’audience reste présente. Truquer l’émission est nécessaire, pour s’assurer que le candidat reste vivant assez longtemps, mais aussi pour être certain qu’il ne gagne jamais.

Un complot ?

Si le candidat parvient finalement à déjouer la supercherie, il faut s’en débarrasser. Hors de question de lui laisser la chance de compromettre le système. On parle beaucoup de système, mais on ne s’est toujours pas posé une question fondamentale : qui se cache derrière ce système ? Ou plutôt, qu’est-ce qui se cache ? Traversons l’Atlantique vers les États-Unis qui se trouvent pendant la présidence de Ronald Reagan. Période de libéralisme très forte, de concurrence féroce, d’individualisme forcené et de retour aux valeurs morales conservatrices. Bien qu’il soit capitaliste et qu’il place très haut la place de l’individu (il n’y a qu’à voir le personnage de Snake Plissken pour s’en convaincre), John Carpenter voit d’un très mauvais œil cette injonction à la consommation de masse et aux valeurs conservatrices, d’autant plus qu’elles laissent sur le carreau une partie de la population. Invasion Los Angeles (ou son titre anglais, They Live) est une charge acerbe sur cette course à la surconsommation organisée par des médias qui lobotomisent la population.

Invasion Los Angeles suit John Nada (Roddy Piper), un sans domicile qui erre à la recherche d’un travail à Los Angeles. Embauché dans une société de BTP, il fait la connaissance de Frank Armitage (Keith David), un employé de la compagnie qui l’invite à loger dans son bidonville. Un soir, alors que le bidonville est attaqué par des forces de police, obligeant ses habitant·es à fuir, Nada parvient à se cacher dans une maison abandonnée. Il y découvre des cartons de lunettes de soleil qui, lorsqu’il les porte, lui font découvrir que des extra-terrestres ayant pris une apparence humaine se cachent au sein de la population. On est clairement dans le body snatchers, genre popularisé par L’Invasion des profanateurs de sépultures du réalisateur Don Siegel. Il s’agit de créatures extra-terrestres prenant possession de corps humains afin de contrôler et asservir l’ensemble de la population. Chez John Carpenter ce point de départ prend un tout autre sens lorsque se révèle le plan des extra-terrestres. Ces derniers ont pris possession de l’ensemble des institutions de contrôle de la population : les banques (contrôle des finances), la police (contrôle des comportements), et les médias (contrôle de la pensée). Ainsi les médias servent à maintenir sous contrôle la population en la bombardant de messages subliminaux cachés derrière des publications. Un panneau publicitaire pour un ordinateur qui cache le message « obéis », un autre pour des vacances aux caraïbes mettant en avant une femme sexy sur la plage indiquant « marie-toi et reproduis-toi », la devanture d’un magasin, des magazines de tous types.

Des injonctions comme « dors huit heures », « travaille », « consomme », « regarde la télé », autant de comportements nous rendant esclaves. La métaphore est puissante, d’autant que la première mission de John Nada, après sa découverte, est de convaincre son ami Frank de lui « ouvrir les yeux » en lui faisant mettre les lunettes. Comble du symbolisme pour éradiquer ce système, les rebelles doivent détruire l’antenne principale… d’une chaîne de télévision. Des symboles forts et marquants qui prouvent que la série B d’exploitation peut avoir bien plus de sens que ce que l’on croit. Plus fort encore, ce film de 1988 est toujours autant d’actualité à la vue de différents évènements ayant ces dernières années secoué nos sociétés. Qu’est-ce que les gilets jaunes si ce n’est une partie de la population laissée pour compte, qui s’est dressée contre les institutions politiques et économiques qui en retour leur ont envoyé la police pour les mater et les médias pour les traiter comme des ignorant·es ou pire des quasi-terroristes ? John Carpenter a beau viser juste, lorsque l’on voit les principaux symboles de son film récupérés par l’extrême-droite complotiste comme par des entreprises en faisant une marque pour aspirants révolutionnaires, on se dit que le capitalisme a encore de beaux jours devant lui, tant il est capable de récupérer à son compte les attaques qu’il subit. Il pourra en tout cas toujours compter sur le système médiatique pour l’aider.

Tueurs-nés, d’Oliver Stone. Écrit par Richard Rutkowski et Oliver Stone. Avec Woody Harrelson, Juliette Lewis, Robert Downey Jr… 1h58
Sorti le 21 septembre 1994

Le prix du danger, d’Yves Boisset. Écrit par Jean Curtelin et Yves Boisset. Avec Gérard Lanvin, Michel Piccoli, Marie-France Pisier… 1h40
Sorti le 26 janvier 1982

Invasion Los Angeles, écrit et réalisé par John Carpenter. Avec Roddy Piper, Keith David, Meg Foster… 1h33
Sorti le 19 avril 1989

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