Blindspotting : Petit bijou pop

L’équipe du site soutient les prises de paroles qui ont actuellement lieu un peu partout dans le monde pour s’opposer aux violences commises contre la communauté noire. Le mouvement Black Lives Matter compte plus que jamais et nous avons donc décidé de lancer un nouveau cycle thématique. Pour l’inaugurer, nous avons décidé de republier notre critique de Blindspotting, découvert à Deauville et qui n’a malheureusement pas eu le succès escompté.

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Share : La mémoire dans la SIM

2019. Les derniers « Don Juan » et autres êtres abjects qui justifient leur pensée unilatérale par leur amour inconditionnel des femmes peuvent retourner se terrer dans les méandres d’où ils auraient du rester : aujourd’hui, la culture du viol, on en parle. On va se faire marteler par tous les bords les scandes issues de Me Too, des Balance Ton Porc, et de tout ce qu’il faudra pour que le message passe. Quand on voit le portrait malheureusement réaliste que nous dévoile Share, on ne peut que se sentir encore mal. 

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Skin : Dessine-moi un Aryen

À l’heure où la montée des extrêmes atteint une nouvelle apogée bien trop importante, le cinéma est là pour s’approprier le sujet et en parler avec la pertinence aléatoire qu’on lui connaît. On consomme cette thématique dangereuse de toutes les manières, pour le meilleur et pour le pire : Spike Lee qui oublie d’ajouter le soupçon de gravité nécessaire pour que son Blackkklansman fonctionne ; Daniel Ragussis qui, au contraire, conserve trop de sérieux au point d’en rendre son Imperium imbuvable, parler des suprémacistes est un exercice délicat. Guy Nattiv, avec un angle radicalement différent, compte changer la donne. 

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We The Animals : Poétiquement creux

Adaptation du livre éponyme de Justin Torres – « Une vie animale » en français -, « We The Animals » met en scène le destin de trois gamins un peu obligés de se débrouiller par eux-mêmes pour grandir face à un père aimant mais violent et une mère en proie à la dépression et aux excès aussi colériques qu’amoureux de son mari. Tandis que les deux grands apprennent à vivre dans cette cacophonie familiale, le petit dernier Jonah est le témoin silencieux de la destruction de son cocon familial.

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Long way home : Come to the light

Gestation longue et douloureuse – financer un premier film n’est jamais chose facile – pour la réalisatrice qui nous offre son premier long-métrage. Depuis 2009, Jordana Spiro avait en tête cette idée de comprendre et analyser ce qui traversait l’esprit de ces enfants et adolescents placés – ou sortant – de familles d’accueils. « Long Way Home » (« Night Comes On » en VO) s’intéresse à l’une d’entre elles. La jeune Angel, dix-huit ans, tout juste sorti de prison après y avoir été incarcéré pour port d’arme illégal – ajouté à cela d’autres délits -. Deux choix s’offrent alors à la jeune femme : combler son désir de vengeance ou prendre soin de sa petite soeur Abby, actuellement en famille d’accueil. 

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[DEAUVILLE 2018] The Kindergarten Teacher : De la passion à l’obsession

De la passion à l’obsession il n’y a qu’un pas. Remake du film israélien « L’institutrice » sorti en 2014, « The Kindergarten Teacher » en reprend les grandes lignes ou l’histoire d’une institutrice qui décèle un don inné pour la poésie chez un enfant de cinq ans et qui se battra contre vents et marées pour que son talent soit reconnu et cultivé. Premier long-métrage de sa réalisatrice Sara Colangelo, « The Kindergarten Teacher » est un film honnête, non sans quelques faiblesses, qui peut compter sur l’aura d’une Maggie Gyllenhaal rafraichissante.

Lisa est professeure des écoles. Passionnée, elle aime profondément son métier et fait tout ce qui est en son possible pour stimuler la créativité des enfants. En parallèle, Lisa prend une fois par semaine des cours de poésie où elle n’excelle pas des masses il faut bien l’avouer. Dotée d’une hypersensibilité et semblant être marginalisée face à une société qui ne jure que par les téléphones portables et les jeux vidéos, Lisa trouve en Jimmy ce qu’elle ne retrouve pas chez les personnes qui l’entoure. Un petit prodige de la poésie bridé par une famille disloquée entre une mère absente, un père aux affaires florissantes et une baby-sitter qui le traite comme un enfant écervelé et qui va devenir petit à petit le centre d’attention de Lisa quitte à ce que la limite professeur/élève soit franchie.

Les traits des abus sur enfants se dessinent petit à petit alors que Lisa est persuadée de faire ce qui est juste pour le petit quitte à s’immiscer bien trop dans sa vie alors que sa propre vie familiale semble partir en vrille entre un mari avec qui la vie sexuelle n’est plus aussi épanouissante qu’avant, un fils qui quitte ses études pour entrer chez les marines et une fille qui a compris qu’elle pouvait réussir en faisant le strict minimum. Ayant l’impression d’être incomprise de tous sauf du petit Jimmy et de son professeur de poésie – incarné par Gaël Garcia Bernal -, Lisa va même jusqu’à s’approprier les poèmes de Jimmy lors de ses cours de poésie pour impressionner son professeur et se sentir enfin valoriser. 

Sara Colangelo dessine un portrait complexe autant sur le plan psychologique que sentimental d’une femme à un tournant de sa vie, qui aspire à plus que ce que la société lui a donné et, à défaut d’être celle qu’elle aurait voulu être, est prête à tout – littéralement – pour que le petit Jimmy ai la chance d’explorer son talent sans être bridé par un monde qui n’en a que faire de l’art, de la poésie et de l’intellect. Et même si le film souffre de quelques temps morts et sous-intrigues qui n’apportent pas grand chose à l’histoire, « The Kindergarten Teacher » peut compter sur une Maggie Gyllenhaal tout en sensibilité pour porter ce film à bout de bras.

The Kindergarten Teacher de Sara Colangelo. Avec Maggie Gyllenhaal, Gaël Garcia Bernal, Parker Sevak… 1h39

[INTERVIEW] Jim Cummings (« Thunder Road ») : « Je suis un athéiste d’Hollywood »

Lors de son passage au 44e Festival du cinéma américain de Deauville, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec Jim Cummings. Multi-casquettes sur son premier long-métrage « Thunder Road » (réalisateur, scénariste, compositeur, éditeur et acteur principal) – récompensé par le Grand Prix au Festival -, le jeune homme à la bonne humeur et à la passion communicative nous a parlé de sa première expérience en tant que réalisateur et acteur mais également sur ce qu’il pensait de l’industrie du cinéma vis-à-vis du cinéma indépendant. 

Lorsqu’on jette un oeil à vos courts-métrages – absolument formidables au passage -, on retrouve toujours cet aspect tragi-comique qu’a votre personnage Jim. Qu’est-ce qui vous attire autant dans cet aspect des personnages ?

  • J’ai l’impression qu’aux Etats-Unis, peut-être aussi en France je ne sais pas, au cinéma on a que des films qui sont des comédies ou que des drames. Je n’ai jamais vu des films qui abordait ces deux thèmes à part dans les Pixar comme Vice-Versa où tu pleures et tu ris en même temps et je trouve que c’est une épanouissante pour le spectateur lorsque tu arrives à avoir une vraie et profonde connexion avec le personnage principal. Honnêtement je pense qu’on devrait faire des comédies qui incluent une part d’humanité. On devrait être capable d’aborder des sujets sérieux tout en faisant des blagues dessus pour rendre ça moins douloureux et montrer aux gens qu’on peut rire de ça.

 

Dans le court-métrage lors de la cérémonie qui précède l’enterrement on entend la chanson Thunder Road, vous ne l’avez pas utilisé pourquoi ? C’est dommage, je suis certaine que le public aurait adoré vous entendre chanter !

  • Pour le court-métrage, utiliser cette chanson a été un véritable calvaire. J’ai tourné le court-métrage sans demander de permission, ce qui est vraiment débile de ma part, puis nous l’avons proposé à Sundance mais tout ce que je voulais c’était pouvoir le mettre en ligne sur Vimeo ce qui signifiait que je devais montrer le court-métrage à Bruce Springsteen et ça a pris des mois. Je sais qu’il l’a vu, quelqu’un lui a montré donc j’ai décidé d’écrire une lettre et il m’a dit que je pouvais le mettre en ligne mais ça m’a pris un an ! Je ne voulais pas l’embêter de nouveau si j’utilisais la chanson dans le long-métrage. Pendant le tournage on a fait cette scène avec et sans la musique ce qui veut dire que j’ai du répéter pendant des mois auparavant. On a tourné cette scène dix-huit fois, neuf fois avec la musique et les neuf autres sans. À la fin de la journée lorsqu’on a monté tout ça on s’est rendu compte que la prestation était beaucoup plus forte sans la musique. J’ai dit à mon producteur : « Je ne pense pas que cette scène a besoin de musique », et il a répondu : « Oui ne dérangeons pas de nouveau Bruce Springsteen ! » [rires]

 

Jim n’a pas su dire au revoir à sa mère comme il l’aurait voulu, c’était maladroit, sincère mais maladroit, on l’a interrompu, on lui a demandé de retourner à sa place… Et à la fin du film [SPOILER ALERT] quand son ex-femme meurt, il lui dit au revoir et on remarque son changement d’attitude à la fin. Était-ce quelque chose de voulu ? 

  • Il est en colère contre son ex-femme qui vient de faire une overdose et c’est quelque chose qui va marquer leur fille pour toujours. Vous avez raison, il y a comme une sorte de conclusion avec ces adieux qui sont quand même horribles alors qu’il n’a pas pu dire au revoir à sa mère. Je pense qu’il avait besoin de foirer ses adieux avec sa mère, que ce soit quelque chose qui le hante, et d’ailleurs il lui dit enfin au revoir dans la scène dans le cimetière devant sa tombe. 

 

Il y a cette notion de cercle de la vie qui revient d’ailleurs dans le film lorsqu’on apprend que la mère de Jimmy est professeur de danse et qu’à la fin du film vous emmenez votre fille voir un spectacle de ballet et qu’elle semble captivée par ce qu’elle voit, presque en train de tomber amoureuse à son tour.

  • Pour moi il y a deux histoires qui se dégagent de « Thunder Road » : l’une c’est celle décrite par la chanson de Bruce Springsteen qui dit que si tu es malheureux tu dois convaincre la fille de monter en voiture et partir loin d’ici pour être heureux et que ce n’est pas grave si tu n’es pas heureux dans cette ville et je savais que le film devait se terminer par cette idée. « Thunder Road » c’est aussi une question d’éducation. Lorsque Jimmy parle de sa relation compliquée avec sa mère, il ne veut pas avoir la même chose avec sa fille et c’est réjouissant de constater qu’à la fin du film il y arrive. C’est aussi une référence à l’histoire que sa soeur lui raconte un peu plus tôt dans le film où leur grand-père a emmené leur mère à un ballet et qu’elle en est tombée amoureuse, c’est une ligne parmi tout un dialogue et on y fait pas forcément attention mais à la fin du film lorsqu’il emmène sa fille au ballet ça lui revient en pleine figure. Il s rend compte que l’histoire se répète et je trouve que c’est à la fois l’une des scènes les plus tristes mais en même temps réjouissantes que n’importe quel parent peut expérimenter. C’est clairement mon moment préféré. 

 

La relation qu’entretient Jimmy avec Nate – joué par Nican Robinson – est extrêmement importante et c’est même lui qui vient le sauver lorsqu’il est au plus bas, pouvez-vous nous parler de ce personnage ?

  • Nate c’est vraiment cet ami qui vous pardonne tout et qui vous aime peu importe ce qui vous arrive. J’ai de la chance parce que j’ai plusieurs amis comme ça, lorsque j’étais en plein divorce en 2014 et que j’étais au plus bas et dépressif, qui m’ont aidé en traînant avec moi sans avoir aucune raison de le faire et qui étaient juste là pour me soutenir en fait. Et c’est vraiment quelque chose de touchant. Lorsque je bossais avec Nican [Robinson], il a compris le rôle et a vraiment fait de l’excellent boulot, d’ailleurs c’est devenu un très bon ami. Nous nous connaissions un petit peu avant le tournage du film, après on a vécu le tournage ensembles et on a réussi à montrer ça à l’écran. Et pour le public c’est rassurant de se dire que tout ne va pas mal dans sa vie et qu’il lui reste au moins cet ami. 

 

Vos choix de cadrages et de mise-en-scène sont très intéressants. On est très centrés sur Jimmy quitte à coque la caméra oublie les autres, on aperçoit quasiment jamais la réaction des gens lors de l’enterrement, sur le parking… et c’est quelque chose qu’on retrouve aussi dans vos courts-métrages je pense notamment à « Parent Teacher ». Pourquoi ce choix ?

  • La seule fois que j’ai eu cette discussion avec un cinéaste c’était pour le court-métrage « Thunder Road » où il me disait que c’était ok de ne pas voir la réaction des gens. Pour le long-métrage, mon producteur me disait qu’il faudrait peut-être montrer la réaction des gens notamment lors de la scène de la cérémonie mais je me suis rendu compte que peu importe la manière dont on filmait la réaction des gens dans la pièce, ça allait forcément influencer la réaction du spectateur et leur donner des pistes pour savoir si le film était une comédie ou un drame. Si on ne montre la pas la foule ou tout autre plan, le public est obligé de réfléchir et doit essayer de comprendre ce qui se passe. 

 

Votre façon de jouer me rappelle le jeu de Jake Gyllenhaal pour sa sensibilité mais aussi Jim Carrey pour le côté clownesque, derrière la masculinité il y a une vraie fragilité qu’on voit tout au long du film. Comment est-ce qu’on trouve l’équilibre entre le drame et le comique sans basculer dans l’un ou l’autre ?

  • Tout est dans la performance. Vous avez évoqué Jake Gyllenhaal et j’adore cet acteur. C’est quelqu’un qui crie beaucoup. Lorsqu’on a tourné la scène sur le parking où mon personnage crie non stop, j’avais en tête Jake Gyllenhaal ou Leonardo DiCaprio. Je voulais une prestation très intense tout en la contrebalancent avec une vanne où on voit mes fesses à la fin quand je pars. On a énormément répété et lorsque ça faisait trop sérieux ou au contraire trop « Jim Carrey » alors on savait qu’on se trompait. Il y a eu des centaines de répétitions avant d’avoir ce résultat final. 

 

Votre rôle est très intense par moment, je pense notamment à cette scène sur le parking lorsque Jimmy pète un câble. Ça demande une implication physique e psychologique très importante. Comment on gère cet afflux d’émotions devant la caméra tout en gardant le sérieux et le professionnalisme derrière la caméra ?

  • J’ai vraiment deux attitudes différentes. En tant que réalisateur je cours de partout, je vérifie que tout va bien et lors que je deviens acteur et que je suis devant la caméra je reprends mon sérieux et je fonce. Mais pour la scène sur le parking on a eu de la chance parce qu’on avait plusieurs heures pour tourner cette scène. On a d’abord tourné les scènes où je me bats, où je déchire mon pantalon puis on a consacré le reste de la journée à la scène où je fais mon monologue. On a tourné les autres scènes en premier, ensuite on a mangé et juste après je suis allé m’assoir dans la voiture de mon producteur pour écouter des chansons tristes et regarder des photos des princes William et Harry lors de l’enterrement de la Princesse Diana – c’est toujours ce que je fais lorsque je dois pleurer -, je me suis mis dans un état de profonde émotion puis je suis descendu de voiture. Les acteurs et l’équipe étaient déjà en place, ils n’avait plus qu’à filmer. J’étais sur le parking un peu plus loin, dès qu’ils m’ont vu arriver ils ont tout de suite enregistré et c’était parti. On a tourné le monologue deux fois et on a gardé la première prise. Par contre à la fois de la journée je n’avais plus de voix ! [rires]

 

Vous êtes le réalisateur, le monteur, le compositeur et l’acteur principal du film. Pourquoi ce besoin de tout contrôler ?

  • Je n’avais pas d’argent, c’était la cause principale. C’était une nécessité pour moi de monter le film, d’avoir de la musique… Je devais finir ce film donc je n’avais pas vraiment le choix. Cependant je pense que même si tu as l’argent, si tu engages quelqu’un que ce soit pour un petit travail ou un plus gros, tu dois te battre et toujours vérifier que ces personnes ne rendront pas ton film mauvais. Dans le passé, j’ai souvent donné du travail à d’autres personnes que je ne connaissaient pas tellement et qui ont fait un film correct ce qui n’aurait pas été le cas si j’y avais mis le temps et l’effort pour le faire à leur place. J’étais celui qui se préoccupait le plus du projet finalement.

 

Faire du cinéma aujourd’hui est devenu compliqué pour se faire une place, pour trouver des financements, les studios préfèrent jouer la sécurité… Vous même ça a été compliqué pour faire Thunder Road, vous avez lancé un kickstarter… Qu’est-ce que vous pensez de l’industrie du cinéma en ce moment ? Est-ce qu’elle décourage les jeunes cinéastes ?

  • Oh que oui ! C’est leur boulot ! S’ils peuvent te décourager de faire ton propre film ils le feront. Les agences, les managers, les studios… leur boulot c’est de dévaluer les films indépendants et de vous dire que si vous voulez réussir il faut suivre leurs règles. De nos jours on peut faire un film avec un téléphone avec tes amis dans le jardin. Regardez on est en France avec notre film alors qu’on l’a fait en pyjama comme si on était en colonie de vacances. Honnêtement cette industrie est terriblement décourageante pour les jeunes cinéastes qui veulent se lancer. C’est pour ça que sur Twitter je veux les encourager et leur dire de faire leurs films. Je n’ai jamais eu d’encouragements ni d’aide et c’est pour ça que je veux aider maintenant. C’est un système compliqué maintenant et c’est le problème d’Hollywood qui flippe parce qu’ils voient leur job leur filer entre les doigts par des gamins comme moi qui font des choses qui sont finalement pas trop mal.

 

Des projets futurs ?

  • Je suis en pourparler avec un grand studio, je suis à deux doigts de signer un contrat pour un film d’horreur à propos d’un loup-garou. C’est déjà écrit et ce sera très drôle. Ce sera comme « Thunder Road » mais avec un loup-garou ! Ce sera différent de mon premier film mais je jouerai également dedans et je vais probablement le monter aussi. J’espère que je ferai pas la musique par contre. Ça ce sont les gros projets mais honnêtement je suis plus intéressé par ce que je fais avec mes amis et qui ne coûtent pas beaucoup.  

 

Les grands studios c’est pas vraiment votre truc ? Vous préférez les choses plus intimes avec votre entourage ?

  • C’est authentique. Le reste ça fait juste partie d’un rêve éveillé. Si je peux faire des films moi-même et les mettre en ligne alors là ça devient une véritable pub pour nous les cinéastes et à ce moment-là n’importe quel studio peut venir nous aider, que des gens peuvent nous financer… Franchement je suis un athéiste d’Hollywood, je ne pense pas qu’ils existent vraiment et qu’ils aident d’’autres personnes qu’eux-mêmes entre eux. Je n’attends pas les autres pour venir nous aider à faire un film. 

 

Thunder Road de Jim Cummings est en salles le 12 septembre.
Merci à BossaNova pour avoir organisé cette entrevue.

[DEAUVILLE 2018] Thunder Road : Sur la route du succès

Déjà adepte du court-métrage – ils sont tous disponibles sur Vimeo (on ne peut que vivement vous conseiller de les regarder) -, Jim Cummings cumule les casquettes pour son premier long-métrage et puis comme on dit, on est jamais mieux servi que par soi-même. Réalisateur, scénariste, compositeur, monteur et également acteur principal – on est plus à un rôle près -, Jim Cummings débarque à Deauville – après avoir fait sensation à l’ACID à Cannes – avec « Thunder Road », portrait tragi-comique d’un policier texan en deuil après la mort de sa mère. Un premier essai absolument formidable qui nous a touché en plein coeur et qui n’est pas passé inaperçu auprès du jury puisqu’il a été récompensé du Grand Prix donc forcément on est contents.

Jim Cummings pose et s’impose dès le début du film avec ce formidable plan-séquence d’une dizaine de minutes où Jimmy Arnaud rend un dernier hommage à sa mère lors de la cérémonie précédant l’enterrement. Bataillant avec un lecteur de cassettes rose, Jimmy improvisera finalement sa danse sans musique. Scène absolument surréaliste, aussi pathétique que touchante. Le ton est donné. Pendant une heure et demie, le film joue sur les tableaux du drame et de la comédie avec un sens du rythme inné, ne tombant jamais dans l’excès de l’un ou de l’autre. Un tour de main assez brillant lorsqu’on apprend que Jim Cummings réalise là son premier long-métrage et qu’il en est devenu l’acteur principal un peu par hasard. De quoi rendre le bonhomme d’autant plus intéressant que ses talents d’acteurs rappellent la sensibilité d’un Jake Gyllenhaal ou la clownerie d’un Jim Carrey alors qu’il n’a jamais pris aucun cours de théâtre – certains sont mieux servis que d’autres c’est définitif -. Usant de manière intelligente des plans-séquences, « Thunder Road » est une phase de deuil pour un personnage hypersensible qui voit toutes ses relations se détériorer au fur et à mesure que ce soit avec sa fille, son ex-femme ou ses collègues policiers. 

Plus totalement enfant et pas encore totalement adulte non plus, Jimmy Arnaud montre de vrais problèmes pour communiquer avec les autres et pour exprimer ce qu’il ressent jusqu’à ce que ce trop plein d’émotions explosent pour nous offrir une scène sur le parking du poste de police absolument mémorable. À travers le film, Jim Cummings montre également une autre face de l’homme, une face plus fragile, celle bien loin des stéréotypes des grands gaillards policiers qui n’ont peur de rien. Jimmy a peur de tout, surtout de perdre la garde de sa fille. Cette sensibilité à fleur de peau traverse le film de bout en bout. On pleure, on rit, parfois même les deux en même temps jusqu’à ne plus savoir si on veut rire ou pleurer. Mélange des émotions, mélange des styles, « Thunder Road » est une véritable réussite et incroyablement surprenante dans le paysage du cinéma indépendant américain. 

« Thunder Road » est à la hauteur de son chef d’orchestre Jim Cummings, bourré d’humour, d’amour et de sensibilité qui nous frappe en plein coeur avec intelligence, force et une bonne part de culot. En tout cas, on attend la suite avec impatience. 

Thunder Road de Jim Cummings. Avec Jim Cummings, Kendal Farr, Nican Robinson… 1h31
Sortie le 12 septembre 

[DEAUVILLE 2018] Dead Women Walking : Dead or alive

Depuis 1977, seulement 16 femmes ont été condamnées à mort – la dernière remonte au 30 septembre 2015 – sur les 1481 exécutions réalisées aux Etats-Unis. Un nombre peu conséquent finalement mais une sentence ultime qui a des répercussions sur ces quelques femmes et leur entourage. À travers neuf vignettes, neuf portraits de femmes dans le couloir de la mort, la réalisatrice Hagar Ben Asher cherche un peu d’humanité dans les tréfonds les plus sombres de l’être humain et de ce qu’il est capable de faire dans un élan de folie. Sans juger ni même leur chercher des excuses, la réalisatrice s’attarde avant tout sur ces femmes, leur famille, leurs amis mais également ceux qui travaillent là-bas et qui côtoient la mort de près ou de loin tous les jours.

Le film commence avec Donna, forte tête qui n’en a que faire des conseils de son avocat qui lui recommande de ne pas sourire alors qu’elle fait la une d’un magazine avec en gros titre « Le sourire d’une meurtrière ». Bien décidée à n’en faire qu’à sa tête, Donna sourit une nouvelle fois aux journalistes. Pleurer ? Elle ne pleure pour personne, jusqu’à ce qu’elle croise son fils dans la salle d’audience alors qu’elle avait tout fait pour que son fils l’oublie et pense qu’elle est décédée. Premier coup de poing dans la tronche pour le spectateur, les larmes de Donna alors qu’elle quitte la salle d’audience et qu’on lui a refusé une nouvelle fois sa demande de grâce. Juste après un encart noir avec son prénom : « Donna. Condamnée pour le meurtre de son mari et de ses parents ». La compassion qu’on avait quelques minutes avant pour elle est toujours là même si une infime partie de nous comprend pourquoi elle se retrouve là. 

Et c’est ainsi qu’Hagar Ben Asher marche sur ce fil tendu tout au long du film entre compassion pour ces femmes aux portes de la mort et réalité des charges bien trop lourdes pour ne pas être condamnées. Certaines vignettes apparaissent plus faibles que d’autres ou jouent sur d’autres tableaux que l’émotion mais s’il fallait retenir deux portraits ce serait celui de Wendy, dévastée alors qu’elle réalise que sa famille ne viendra pas. Dire qu’elle avait expressément marqué sur son habit « I love mum ». Une lueur d’humanité traverse les gardiens qui lui laisse jouer aux cartes avec son ami une dernière fois. Rires, chamailleries, tricheries, une dernière fois profiter de ce semblant de liberté avant des adieux déchirants. Wendy a été condamnée pour avoir tué son mari et son bébé. 

Le portrait d’Helen est probablement celui le plus intense émotionnellement parlant lorsqu’elle rencontre pour la première fois son fils – dont elle a accouché en prison – et qui a désormais 18 ans. Une rencontre forte, un moment de rédemption, d’apaisement et d’amour entre un fils et une mère qui ne s’étaient jamais rencontré et qui ne se reverront jamais. Elle ne l’a jamais oublié, elle l’a imaginé des centaines de fois dans sa tête, elle l’a dessiné et lui a écrit des lettres. Tout en pudeur et en retenu, cette scène nous tire plus de larmes que ce ne serait permis. Helen est condamnée pour avoir tué un couple et leur bébé.

Hagar Ben Asher ne cherche pas à pardonner ces condamnées à mort. On ne tue pas des gens au hasard, on n’étrangle pas la personne qu’on aime mais à quelques heures de la mort est-ce que la rédemption ne serait pas possible ? La réalisatrice questionne des passants sur la peine de mort. Question sujet à bien des débats. Faut-il tuer ceux qui ont tué ? Faut-il leur faire subir la même chose ? Mettre à mort un meurtrier ne reviendrait-il pas à devenir soi-même un meurtrier ? Le film n’apporte pas de réponses, le film n’en cherche pas. Tout ce qu’on peut apprécier c’est la sincérité et l’humanité qui s’en dégage, la rédemption que ces femmes essaient de trouver, l’humanité de ces gardiens qui sont les derniers à être auprès d’eux avant la fin et ces quelques personnes qui essaient de leur adoucir le quotidien ne serait-ce que par une main tendue, une cigarette, un sourire… Et si, comme disait le prêtre interrogé, la peine de mort n’était qu’une astuce de la société pour se débarrasser de ceux qui dont elle ne voulait plus. 

La réalisatrice israélienne réalise là un long-métrage d’une intelligence rare, sur un sujet finalement peu évoqué avec une extrême pudeur sans jamais prendre parti pour nous compter neuf destins aussi émouvants les uns que les autres et qui fait avant tout appel à notre capacité de compréhension face à des vies brisées – loin de nous l’idée de pardonner leurs actes atroces mais comprendre ce qui a pu provoquer ça -. « Dead Women Walking » est un bouleversant documentaire où s’entremêlent violence et humanité avec retenue et élégance. 

Dead Women Walking de Hagar Ben Asher. Avec June Carryl, Ben Zevelansky, Joy Nash… 1h41

[DEAUVILLE 2018] Monsters and men : I am Darius Larson

Ce qui était l’une des plus grosses attentes de ce Festival s’est avéré être l’une des plus grosses déceptions, et pourtant Dieu sait qu’on y allait de bon coeur et qu’on y croyait à ce film. Avec un sujet plus que jamais d’actualité, Reinaldo Marcus Green s’attarde sur les destins croisés de trois hommes : un jeune père de famille qui a filmé le décès de son ami Big D alors qu’il se faisait arrêter par des policiers, un policier afro-américain qui travaille avec celui soupçonné d’avoir assassiné Big D et un adolescent en passe de signer dans une équipe de baseball. Chacun d’entre eux sont touchés de manière directe ou non par cette tragédie alors que deux choix s’offrent à eux : se taire pour survivre ou élever la voix pour réparer cette injustice.

Le film s’ouvre sur ce qui pourrait apparaître comme une routine : Dennis Williams se fait arrêter au volant de sa voiture pour un contrôle des papiers. Il est noir, le policier est blanc. Sauf que le bonhomme est de la maison, peu importe Dennis en est à son sixième contrôle routier alors que nous sommes en juin. Combien de fois s’est fait contrôler sa co-équipière ? Aucune. 

Dans la soirée, Many est témoin de l’arrestation musclée de son ami Darius Larson aka Big D. Seul contre six policiers, Many filme toute la scène alors qu’un coup de feu retentit. Témoin d’une bavure policière, ce dernier met en ligne la vidéo. Un vent de protestation naît alors que Many se fait arrêter et que le jeune Zyrich prend conscience de l’ampleur du problème et qu’il se décide à s’engager aux côtés d’une amie qui prépare une manifestation. À travers ces trois destins d’afro-américains, le réalisateur pointe du doigt une société où l’afro-américain n’est toujours pas l’égal de l’Américain caucasien que ce soit dans le monde civil qu’au sein d’instances plus importantes et où les violences policières contre les jeunes noir·e·s. En 2017, 23% des personnes tuées par des agents de police étaient noires alors qu’elles ne représentent que 6% de la population. Une disproportion qui semble encore plus d’actualité sous le gouvernement Trump. 

Alors qu’il est actuellement à l’affiche du formidable « BlacKkKlansman », John David Washington nous prouve une nouvelle fois son engagement en incarnant ce policier tiraillé entre son statut moral envers ses co-équipiers alors qu’un des policiers est soumis à une enquête fédérale et ses propres convictions en tant qu’afro-américain. Un rôle aussi profond que complexe qui aurait pu être l’arc principal du film mais qui se perd finalement avec les deux autres personnages principaux dans un film qui manque terriblement de cohérence et de liant alors qu’il avait clairement tout pour être un véritable film coup de poing. Gagnant en intensité de temps à autre notamment dans cette formidable scène de la manifestation qui a réussit à nous hérisser le poil, le film en perd tout aussi rapidement lorsque les scènes s’enchaînent sans fil rouge jusqu’à sa fin qui – pour le coup – nous laisse véritablement sur notre faim. Il n’empêche que les prestations d’Anthony Ramos – qu’on retrouvera prochainement dans « A Star is born » et « Godzilla : King of the monsters » – et de Kelvin Harrison Jr – aperçu dans « It Comes at night » sont à saluer tant par leur prestation impeccable que par les tripes qu’ils ont mis.

« Monsters and men » avait tout du film qu’on attendait tous au vu de la bande-annonce prêt à dénoncer les abus policiers envers les afro-américains mais le film souffre d’un sérieux manque de rythme et de cohérence malgré des personnages intéressants – mais absolument sous-exploités – alors qu’on a plus que jamais besoin d’entendre leurs voix. Reinaldo Marcus Green nous offre un film extrêmement sincère et engagé et rien que pour ça on peut l’en remercier. 

Monsters and men de Reinaldo Marcus Green. Avec John David Washgton, Anthony Ramos, Kelvin Harrison Jr… 1h35
Sortie prochaine

[DEAUVILLE 2018] Ophelia : Être ou ne pas être libre, telle est la question

À une époque où la femme prend de plus en plus d’importance dans la société et essaye de s’extirper des griffes du patriarcat, cela fait du bien de voir une jeune réalisatrice ambitieuse – et accessoirement citée par Variety parmi les dix réalisat·eur·rice·s à suivre cette année – reprendre l’une des plus célèbres figures de l’oeuvre de Shakespeare : Ophelia, fille de Polonius et soeur de Laërte, tombant follement amoureuse d’Hamlet avant de sombrer dans la folie et de se donner la mort alors qu’Hamlet a assassiné son père. À bas le règne des hommes, Ophelia est bien plus moderne et devient une femme indépendante sous la caméra de Claire McCarthy. 

Fille de roturier, Ophelia devient la dame d’honneur de confiance de la reine Gertrude après un drôle de concours de circonstance. Largement détestée par les autres dames de compagnie de la reine, la beauté d’Ophelia n’a d’égal que sa douceur et son intelligence. De quoi attirer les regards et notamment celui du prince Hamlet fraîchement revenu au Royaume. Une relation secrète naît entre eux alors que le Royaume est en danger et que la jeune femme est tiraillée entre préserver cet amour ou protéger sa propre vie. 

La musique médiévale, les décors verdoyants à perte de vue, la princesse vêtue de blanc, tous les éléments sont présents pour faire de « Ophelia » un film grandiose à la dimension épique avec en son épicentre la déesse Daisy Ridley qui irradie de beauté mais pas que. Parce que dès les premières minutes du film sa voix nous explique bien que cette histoire n’est pas la sienne. Ophelia ne sera pas la victime de cette histoire. Aussi intelligente que extravertie, la jeune femme rentre rapidement dans les bonnes grâces de la reine Gertrude et tombe sous le charme de son fils Hamlet. À ce moment-là le film glisse vers la romance historique très convenue et bourrée de clichés avant de se rattraper dans sa dernière partie où la réalisatrice renverse les codes et va là où on ne l’attendait pas forcément.

Mélange des genres et des contes – un soupçon de Cendrillon, de Roméo & Juliette, de Petit Chaperon Rouge… -, « Ophelia » peut se targuer d’être une revisite moderne de la pièce de Shakespeare avec notamment son dernier quart d’heure absolument épique et prenant, venant confirmer une nouvelle fois le talent de Daisy Ridley ainsi que le fait que Claire McCarthy est indubitablement une réalisatrice à suivre ces prochaines années si ses futurs long-métrages sont du même acabit que celui-ci. 

Ophelia de Claire McCarthy. Avec Daisy Ridley, Tom Felton, Naomi Watts… 1h46

 

[DEAUVILLE 2018] The Tale : Piece by piece

« Le film aborde un sujet compliqué et si jamais vous avez besoin, deux psychologues vous attendront à l’extérieur pour que vous puissiez leur parler. » Le film n’a même pas encore été projeté que sa réalisatrice présente à Deauville pour l’occasion allume les panneaux warning qui entourent le film. Ce film c’est son histoire, celui d’une enfant abusée sexuellement à l’âge de treize ans par son entraîneur de course. 

Et pour donner vie à cette véritable introspection, la réalisatrice a fait appel à un des plus grands noms du cinéma aka Laura Dern qui prête ses traits à Jennifer alias Jenny pour les plus intimes. Désormais documentariste accomplie, Jennifer reçoit un jour des appels incessants de sa mère qui a retrouvé une rédaction qu’elle avait réalisé pour son école lorsqu’elle avait treize ans. Des écrits qui semblent bouleverser sa mère au point de les lui envoyer. Sans comprendre ce qu’il y a d’aussi terrifiant dans ces écrits, Jennifer qui reçoit ces dizaines de pages se met à les lire et replonge dans ses souvenirs d’enfance, ceux qui se sont déroulés chez Mrs. G lors d’un camp de vacances d’été alors que Jenny y prenait des cours d’équitation et où elle y a rencontré Bill qui est alors devenu son petit-ami. Seule ombre au tableau dans tout ça : Bill était bien plus âgé que Jenny et a abusé d’elle sexuellement.

Commence alors un véritable travail de documentaliste pour y déceler le vrai du faux, les mensonges qu’on lui a raconté mais aussi les mensonges qu’elle s’est elle-même racontée pour se protéger. À travers de faux entretiens que Jennifer s’imagine, elle essaie de répondre petit à petit à ses questions et à y voir plus clair alors que certains souvenirs étaient encore refoulés jusque là. La réalisatrice met en lumière comment un pervers manipulateur réussit à venir à ses fins mais également comment une enfance déjà bancale – Jenny fait partie d’une famille de cinq enfants et se sent invisible auprès de ses parents – réussit à influer sur des décisions alors qu’elle voyait en Mrs. G et Bill des parents de substitution. 

Petit à petit les écrits de Jenny prennent vie et se modifient au fur et à mesure. D’abord grande et blonde – selon ses souvenirs -, la Jenny de treize ans devient une petite fille timide lorsque sa mère lui montre des photos d’elle. Nombreux détails de sa rédaction vont s’avérer erronés non pas parce qu’elle s’est trompée mais pour simplement enjoliver ce qui lui est arrivé. D’ailleurs durant une grande partie du film Jennifer continue de vivre dans le déni que ce soit face à sa mère ou son fiancé qui lui dit de but en blanc : « Ceci est un viol », la documentaliste reste encore persuadée que ceci était une relation. « Je ne suis pas une victime » rétorque Jenny enfant face à la Jenny adulte, elle en est une désormais.

Pour une première réalisation, « The Tale » jouit d’un casting cinq étoiles que ce soit Laura Dern qui voit sa carapace se fissurer petit à petit, la jeune Isabelle Nélisse absolument phénoménale au visage angélique et à la fragilité apparente ou encore la sulfureuse slash mystérieuse slash hypnotisante Elizabeth Debicki prêtant ses traits à cette manipulatrice – au même titre que Bill interprété par Jason Ritter -. Et même si le manque absolu de mise en scène rend le film un poil plus faiblard, Jennifer Cox compense largement par un propos choc et n’hésite pas à montrer ce qu’il y a de plus dérangeant, ce qu’on refuse de voir et qui existe pourtant bel et bien. Evoquer les abus sexuels sur mineurs c’est bien, montrer les images face au public sans possibilité d’échappatoire pour lui c’est dérangeant, quasiment insoutenable mais a de quoi créer l’électrochoc nécessaire. 

Distribué par OCS dès le 8 septembre prochain, « The Tale » est profondément bouleversant dans son propos, dévastateur mais probablement – voire certainement – nécessaire pour aider sa réalisatrice à panser ses blessures et peut-être en aider bien d’autres. 

The Tale de Jennifer Cox. Avec Laura Dern, Elizabeth Debicki, Isabelle Nélisse… 1h54
Disponible sur OCS dès le 8 septembre 

[DEAUVILLE 2018] Diane : On the road to madness

Être une mère est un boulot à plein temps, alors lorsqu’on devient un peu la mère de tout son entourage il y a de quoi se retrouver rapidement submergé. C’est le cas de Diane, mère célibataire qui passe plus son temps en voiture qu’à réellement profiter de la vie. Constamment en train d’aider les autres, elle n’a que peu de temps pour elle. Ajoutez à cela un fils qui sort de cure de désintoxication – et qui est tout sauf désintoxiqué -, et le vase déjà à ras bord est à deux doigts de craquer. 

Premier essai en tant que réalisateur et scénariste, Kent Jones s’attaque à un portrait de femme croqué avec énormément de sensibilité. Route après route, rencontre après rencontre, Diane donne de son temps et de son énergie pour servir les autres entre une amie dont le mari est blessé, sa cousine atteinte d’un cancer du col de l’utérus et surtout son fils Brian autour duquel tourne tout son quotidien et toutes ses inquiétudes. Sorti de désintoxication, le jeune homme flirte dangereusement avec ses anciens démons tandis que sa mère s’évertue tant bien que mal à le garder sur le bon chemin quitte à y laisser une part d’elle à chaque fois. Littéralement bouffée de l’intérieur, cette mère de tout le monde semble finalement aussi droguée que son fils, non par accro aux opiacés mais à autrui, à aider son prochain pour peut-être y trouver le chemin de la rédemption alors qu’on apprend que d’anciennes rancoeurs ont refait surface entre Diane et sa cousine malade Donna. 

Dans un environnement où semble rôder la mort constamment – elle voit ses proches mourir les uns après les autres -, Diane y erre telle une ombre alors que tout se bouscule dans la dernière partie du film où se bouscule les rôles. Désormais guéri et littéralement imprégné des voix du Seigneur, son fils Brian – dorénavant marié et installé – devient celui qui harcèle sa mère pour qu’elle rejoigne son Eglise tandis que la première partie du film voyait Diane tentant en vain de convaincre son fils de retourner en cure de désintoxication. Une inversion des rôles où Brian semble avoir perdu sa liberté contrairement à Diane qui semble avoir gagné la sienne maintenant que le fardeau qu’était son fils a disparu. Seulement tout ceci n’est qu’apparence, lorsque Kent Jones cloue son film sur une scène absolument bouleversante, où toutes les routes mènent finalement à la folie. À trop y avoir laissé son corps et son âme aux autres… 

Pour son premier long-métrage de fiction – il a réalisé plusieurs documentaires auparavant -, Kent Jones fait de « Diane » un portrait de femme qui tente d’être forte autant pour elle que pour les autres et parce qu’on peut tous s’identifier à cette femme, Jones touche en plein coeur. 

Diane de Kent Jones. Avec Mary Kay Place, Jake Lacy… 1h35
Prochainement

[DEAUVILLE 2018] Hal : Les studios m’ont tuer

Hollywood a vu dans les années 70-80 apparaître un drôle de personnage en la personne d’Hal Ashby. Personnage à part entière et typiquement Woodstockien dans sa manière d’être et de vivre, Hal Ashby n’est pourtant pas le réalisateur le plus connu de ces années là. Et pour cause, le bonhomme – qui fut prospère et efficace dans les années 70 – a vu sa carrière décliner dans les années 80 notamment lorsque Ronald Reagan a mis fin aux lois antitrust et que la monopolisation a gagné du terrain dans la sphère cinématographique. Hal Ashby n’est qu’un des nombreux exemples de la bataille – perdue d’avance – que peuvent se livrer art et industrie.

« I basically have a very positive philosophy of life, because I don’t feel I have anything to lose. Most things are going to turn out okay. » – Hal Ashby

Derrière sa gouaille et son allure négligée entre ses cheveux blancs et sa longue barbe grise, Hal Ashby sait ce qu’il veut et il a toujours tout fait pour l’avoir. Premier job chez Universal puis assistant réalisateur sur « The Loved Ones » chez MGM, Hal fait une rencontre décisive en la personne de Norman Jewison, le début d’une grande carrière pour le bonhomme féru de cinéma. Sensible aux causes humanitaires et au racisme qui sévit à travers tout le pays – « The Landlord » -, le réalisateur en devenir est avant tout un homme à l’enfance compliquée. Des parents divorcés à l’âge de six ans, le suicide de son père à douze ans… Une enfance qui s’est rapidement répercutée lorsqu’il est devenu lui-même père à un jeune âge, laissant sa fille pour partir faire carrière en Californie. 

Ce bourreau de travail arrive cependant à ses fins puisqu’il sera récompensé d’un Oscar en 1966 pour son travail sur « Dans la chaleur de la nuit » de son ami Norman Jewison. Ne s’imposant aucune limite quitte à déplaire aux studios, Hal Ashby s’illustre dans l’analyse sociologique d’une Amérique en mutation tout en s’accordant de véritables parenthèses remplies d’humour noir à l’image de son « Harold et Maud », totalement passé inaperçu à l’époque de sa sortie mais devenu désormais culte. 

Il est dommage de voir comment le système a abîmé un réalisateur aussi libre dans sa tête et sur sa pellicule. Prolifique et terriblement efficace dans les années 70, le bonhomme perdra de sa gouaille dans les années 80 alors que Ronald Reagan frappe fort en mettant fin aux moins antitrust, la monopolisation des grosses majors prend place et tout se joue désormais à qui aura la plus grosse. Dans des mémos retranscrits dans le film, on ressent toute la colère et la frustration qu’a pu ressentir Hal Ashby à cette époque. Les années qui ont suivi furent compliqué pour le réalisateur qui n’a plus la même énergie qu’avant dans des films qui passeront quasiment tous inaperçus jusqu’à ce qu’on lui décèle un cancer du pancréas. Ashby n’aimait plus ce qu’était devenu l’industrie du cinéma et cette bataille constante entre art et industrie, c’est même ce qui l’a tué selon ses proches. Une fin bien triste pour un homme extraordinaire sur tous les points, aussi libre qu’amoureux du cinéma et de la caméra. 

À travers des images d’archives et témoignages de ses proches, Amy Scott rend un vibrant hommage à un réalisateur atypique, victime d’un système plus gourmand que passionné et qui nous donne furieusement envie de se faire dans la foulée la filmographie de ce cher Hal Ashby. 

Hal de Amy Scott. Avec les interventions de Jeff Bridges, Jane Fonda, Norman Jewison…

[DEAUVILLE 2018] Friday’s Child : N’est pas Terrence Malick qui veut

Petit protégé du formidable Terrence Malick – qui a produit son premier long-métrage « The Better Angels » en 2014 -, A. J. Edwards revient cette année avec « Friday’s Child », un drame suivant les déboires et errances de Richie, 18 ans, bien décidé à s’émanciper d’une vie faite de ballotements entre différentes familles d’accueil. Cependant, à trop vouloir s’inspirer de son maître on finit par y perdre au change. 

« Friday’s Child » transpire par tous ses pores de la patte Terrence Malick et la recette fonctionne sur sa forme. Le film est un petit bijou esthétique, travaillé au millimètre près. La caméra sublime ses têtes d’affiches que sont ces nouvelles têtes d’Hollywood Tye Sheridan, Imogen Poots & Caleb Landry Jones. Caméra embarquée, caméra à l’épaule, A. J. Edwards erre dans cette ville et dans ces vies avec une aisance folle. Ce sont ces laissés pour compte, ces enfants oubliés du système qui passent une majeure partie de leur vie à se balader de foyer en foyer sans jamais connaître aucune stabilité et qui du jour au lendemain se retrouve propulsés dans une vie adulte à appréhender que le réalisateur a choisi de filmer à travers le jeune et charismatique Tye Sheridan qui campe le rôle de Richie, garçon au passé trouble qui tente de se débrouiller comme il peut dans la vie avant de se retrouver embarqué dans une histoire de cambriolage raté alors qu’au même moment il rencontre la magnétique Joan – Imogen Poots absolument incroyable, Hollywood peut être fier de l’avoir dans son sillon – et qu’une histoire d’amour vouée à l’échec se dessine entre eux. Accompagné de la musique de Colin Stetson, l’image de Jeff Bierman prend vie pour former un magnifique écrin qui, malheureusement, n’a de beauté que la forme.

Car à trop vouloir faire du Terrence Malick, A. J. Edwards en délaisse son scénario qui a bien du mal à décoller malgré les jolies performances de ses acteurs – Caleb Landry Jones est formidable dans son rôle de junkie des rues et bien trop sous exploité -. Son propos est complètement noyé dans sa proposition cinématographique qui tient finalement plus du visuel qu’autre chose. Encéphalogramme qui ne décolle que de temps à autre lorsque le réalisateur se décide enfin à y insuffler un peu d’action ou de suspens – coucou le plot twist qu’on attendait pas forcément et qui aurait pu s’avérer efficace s’il avait été correctement exploité -, les 1h31 du film passent avec une lenteur folle alors qu’on aurait voulu apprécier son film ne serait-ce que pour la proposition visuelle qui, soyons honnêtes, n’est réussie parce qu’elle n’est qu’un simple copié/collé du cinéma de Terrence Malick.

Même si l’on devine le propos qu’a voulu dénoncer A. J. Edwards derrière ses envolées cinématographiques, « Friday’s Child » n’a d’intéressant que son casting magnétique. Aussi poétique qu’il réussit à être ennuyeux, le film présenté cette année en compétition à Deauville n’est ni plus ni moins qu’un film de Terrence Malick, la sensibilité en moins. 

Friday’s Child de A. J. Edwards. Avec Tye Sheridan, Imogen Poots, Caleb Landry Jones… 1h31
Date de sortie en France inconnue