[BERLIN 2025] Journal de bord 4 : Cinéma cinémas

Le critique festivalier est un caméléon en sol étranger. Il lui suffit de quelques jours en Allemagne pour se sentir à l’aise et lâcher des “Danke” quand l’ouvreur bippe son ticket ou des “Entschuldigung” lorsqu’il fait se lever les personnes de sa rangée. Il faut dire qu’il est difficile de ne pas se lover dans la bulle créée par l’événement : on enchaîne les séances, les textes et les rencontres, le reste (du monde) est relégué au second plan. Solution : prendre le temps de se reconnecter à l’actualité, notamment en France au gré des nouvelles qu’on donne aux proches. Pas de chance, regarder les actus françaises revient à découvrir que Richard Ferrand est en passe de diriger le Conseil Constitutionnel grâce au RN pendant que le Premier Ministre est dos au mur sur l’affaire Bétharram. Deux infos qui font froid dans le dos et donnent envie de retourner dans le Berlinale Palast pour penser à autre chose. C’est là qu’un autre assaut survient. Le critique festivalier aime écouter ce qui l’entoure avant les séances pour glaner des informations sur les “tendances” parmi ses confrères, prendre la température de la sélection du point de vue des autres pour savoir où il se place. 

Arrivent les italiens, difficilement chauvins cette année faute de film de chez eux en compétition mais particulièrement à côté de la plaque (sauf de verglas, sur laquelle ils glissent manifestement). Nous sommes le 17 février au matin et l’un d’entre eux arrive fièrement dans la salle et dit à un collègue : “The Competition this year is so weak… I only like O Último Azul” (traduction : La compétition de cette année est très faible, je n’aime que O Último Azul [de Gabriel Mascaro]). Stupeur pour le critique festivalier qui entend ça du coin de l’oreille, atterré par l’énormité prononcée qui lui fait découvrir un certain engouement pour ce truc brésilien feel-good, plus anecdotique que raté (à moins que ce ne soit l’inverse) sur une femme âgée brésilienne qui prend la fuite alors que le régime dystopique à l’oeuvre envoie les plus de 70 ans en colonie pour libérer la société. Il y a bien un charme dans ce périple qui la voit longer l’Amazone et faire des rencontres (deux losers et une vendeuse de bibles holographiques) mais peu de cinéma, à l’image d’un climax sous forme de trip réduit à des plans en grands angles et une mamie qui titube avant un combat de poissons sans rythme. Bref, la presse a l’air d’adorer, drôle de mystère. Cette tentative d’évasion et la faute de goût médiatique qui l’accompagne a cependant le mérite de nous faire reconsidérer les autres films dans la foulée de celui-ci, tous deux francophones (l’un français, l’autre belge par la production) et étrangement connectés. En diffusant le même jour La Tour de Glace et Reflet dans un diamant mort, les programmateurs opèrent une double plongée dans les coulisses du cinéma avec deux ovnis “méta” comme on dit, qui chacun à leur manière entrent en collision avec les discussions récentes sur le fonctionnement du cinéma d’auteur et ses dérives.

© Guillermo Garza / Desvia

La Tour de Glace de Lucile Hadzihalilovic se pose d’entrée de jeu comme une anomalie, entre le réalisme magique d’une France d’antan et la perspective du conte merveilleux par le rapport étroit à La reine des neiges. Cette histoire préférée de Jeanne (Clara Pacini), qui la lit à ses “sœurs” de foyer pour les aider à dormir, pénètre d’abord le récit par l’espace mental de la jeune femme sous forme de cristaux diffractant l’image pour laisser apparaître château mystérieux et silhouette enchantée. Les premières excursions de Jeanne dans les montagnes environnantes laissent d’ailleurs songeur quant à la possible apparition de cet univers féerique au sein même du réel comme promesse d’ailleurs pour celle qui peine à trouver sa place ; promesse d’abord annihilée par la rencontre avec un conducteur qui se la joue porc avec son autostoppeuse plutôt que de la ramener au bon sien. Puis le cinéma. Une nuit passée dans ce qui s’avère être l’arrière-décor d’un film qui n’est autre que l’adaptation du conte précité et la vie prend un tournant inattendu. La curiosité de Jeanne lui fait croiser le regard de celle qui parcourt ses rêves depuis l’enfance avec ici l’apparence de Cristina van der Berg (Marion Cotillard). Star au fort tempérament et à l’aura d’une Greta Garbo, Cristina contrôle ce tournage plus que le réalisateur (Gaspar Noé, affublé d’un toupet qui n’en manque pas), ce que Jeanne observe à distance telle une petite souris qui navigue entre les trous qui parsèment les couloirs. La Tour de Glace prend ainsi une tournure étrange autour de la fascination (pour le conte, le cinéma, le personnage et l’actrice) par le voyeurisme aigu d’une adolescente pour son aînée, laquelle fait mine de rien pour mieux révéler progressivement tout savoir de ce jeu et s’immiscer dans la partie. 

La bataille de paraître qui s’engage voit Jeanne vite s’adapter (elle se fait appeler Bianca, prend part à la figuration puis devient doublure de l’actrice secondaire aux côtés de Cristina dont elle gagne la confiance) et révèle les travers illusoires de ce milieu avec ce que cela comporte de danger. Lentement un climat de prédation s’installe, d’une part grâce à la dimension symbolique du récit (un corbeau qui fait des siennes pendant les prises et malmène les jeunes comédiennes) et de l’autre par une mise en scène tout en surcadrages et resserrements dans les décors du film en cours. Chaque personnage glisse vers un abîme insoupçonné : Cristina qui vampirise clairement sa nouvelle protégée en la ramenant près d’elle jusqu’au point de non retour dans une scène d’agression, celle-ci qui fait tout pour renforcer sa place en éliminant tout obstacle et même le réalisateur qui, lors d’une soirée, ne manque pas de faire le beau lourdement avec une jeune comédienne en lui vendant son prochain film. On ne peut que regretter que Lucile Hadzihalilovic s’enferme ici dans une logique de répétition et de surplace qui, s’il est volontaire, crée un effet d’annonce sur ce qui s’apprête à arriver. Trop de symboles tue le symbole et le mutisme ambiant finit par faire trop de bruit. C’est d’autant plus dommage que l’une des plus belles scènes est celle où Jeanne et Cristina parlent simplement de leur passé respectif d’orphelines sur un canapé. Un moment de simplicité qui concrétise l’étirement du temps à l’œuvre depuis le début en lui offrant une nouvelle profondeur et émotion. La Tour de Glace reste néanmoins fascinant par sa manière de se déployer insidieusement dans l’espace et l’esprit pour mettre une industrie face à ses contradictions tout en faisant du cinéma un terrain de jeu et de liberté. 

© 3B-Davis-Sutor Kolonko-Arte-BR

C’est sur ces terrains que Reflet dans un diamant mort, nouveau film du duo Hélène Cattet – Bruno Forzani, débarque en fanfare. Difficile de résumer cette explosion des sens, délire formaliste mais surtout expérience sensible et émouvante. Disons seulement qu’un homme, John D. (Yannick Renier et Fabio Testi selon les âges), poursuit une femme, ou plutôt l’image d’une femme, Serpentik (variation féminine du Diabolik, incarnée ici par Thi May Nguyen, Sophie Mousel, Barbara Hellemans…), à travers les époques et les arts. Car Reflet dans un diamant mort part du cinéma et principalement du montage-collage pour tourner autour et faire le portrait d’une époque révolue (les sexy 60s, entre générique type 007, pop art, planches de fumetti et frénésie du bis) avec le regard de celle qui se révolte (les critiques 2020s et la mort de l’homme blanc tout puissant sur fond d’anxiété environnementale). D’où l’ambivalence face aux scènes de violence – souvent graphiques et gratuites, entre multiplication des coups et effusions de sang – adressée aux corps féminins – vite nus et sexualisés, entre scènes intimes et peaux caressées –, codes d’un certain cinéma d’exploitation que Cattet-Forzani font brûler de l’intérieur à petit feu. Serpentik, toute de cuir noir vêtue, pirate le film et retourne ces travers contre eux : son costume est le négatif des peintures du méchant Markus Strand (Koen de Bouw) qui tue des femmes en les recouvrant de pétrole avant de les brûler sur des toiles blanches ; elle peut aussi se battre contre une horde d’hommes et son corps entier est une arme pour riposter si tant est qu’ils mordent à l’hameçon. 

© Cattet-Forzani

L’espionnage pulp du début à travers le seul regard masculin de John D. (il a d’ailleurs une bague lui permettant de voir à travers les murs) cède place à une réflexion sur l’image au gré d’une mise en abîme du film et de ses composantes. John D. n’est qu’un personnage, l’incarnation d’un archétype précis mais dépassé (le proto James Bond viril) que Fabio Testi porte sur le poids de ses épaules âgées et sa démarche épuisée. Le jeu de chat et de la souris qu’il fait perdurer avec sa rivale (épatante scène de voiture entre Testi et Maria de Medeiros (Serpentik âgée) sur un tempo de ballade agitée plutôt que de course contrairement à leur jeunesse) est un piège, le scruteur de ces dames devenant scruté par elles et le spectateur. La mélancolie de Testi s’exprime dans les détails : une cigarette électronique qu’il écrase comme celles de sa jeunesse, une lettre noire qui lui rappelle celles codées de Serpentik alors qu’il s’agit de la facture d’hôtel à régler, l’écoute d’une chambre qui lui rappelle d’anciennes aventures alors que ce n’est que le personnel de ménage qui parle… Une idée parmi celles innombrables de Cattet-Forzani traduit ce renversement avec l’apparition de Kinetik, autre antagoniste des aventures de John D. dont le masque hypnotise sur fond de La Lucertola d’Ennio Morricone et rend ses victimes spectatrices de leurs propres vies. Voilà qui finit de faire quitter le stade de la sensation pour atteindre celui de l’émotion, le dispositif d’explosion visuelle devenant appareil critique d’un être sur son passé et ce qu’il représente. La narration incessamment disloquée prend sens au même titre que les identités sont plus floues que jamais autour de l’idée de l’acteur•ice et son exploitation (Testi revoit le moment de son remplacement par un plus jeune pour jouer John D. tandis que les persona de Serpentik varient à chaque retrait de masque). Dans ses ultimes instants, Reflet dans un diamant mort est une invitation au vieux monde à apprendre à se regarder en face pour comprendre qu’il est temps d’aller de l’avant. La beauté du regard de Cattet-Forzani réside dans cette attention portée à ces vestiges (pour lesquels ils ont un certain fétichisme mais jamais de nostalgie), moins condamnés que poussés dans leur retranchements. Peut-être est-il temps de faire exploser le diamant mort pour que les reflets à venir soient plus éclatants nous disent les cinéastes. Le carton “Fin” n’est dès lors plus un enterrement, c’est une résurrection. En deux séances, le cinéma “français” a dynamité une sélection jusqu’alors trop calme avec deux films singuliers et passionnants. N’ayons pas peur, soyons chauvins. 

La Tour de Glace de Lucile Hadzihalilovic, co-écrit par Geoff Cox. Avec Marion Cotillard, Clara Pacini, August Diehl… 1h58.
Sortie prévue le 17 septembre 2025.

Reflet dans un diamant mort de Hélène Cattet et Bruno Forzani. Avec Fabio Testi, Yannick Renier, Thi May Nguyen… 1h27.
Sortie prévue le 2 juillet 2025.

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