En salles actuellement, une bande-annonce. Celle de Speak no evil de James Watkins, remake du film danois du même nom où un couple partant en vacances avec des inconnu·es sur un coup de tête se retrouve aux prises avec James McAvoy décidé à faire un autre remake, celui de Funny games. La phrase d’accroche du film est claire : “N’acceptez jamais l’invitation d’inconnus”. Un leitmotiv que Zoë Kravitz, pour sa première réalisation, pourrait tout à fait reprendre à son compte en ajoutant “Surtout s’ils sont connus”.
Dès les premières images, de rances réminiscences remontent. Le riche playboy accusé de malversations qui s’improvise philanthrope pour se racheter une conduite et qui invite une bande d’inconnu·es rencontrée en soirée sur son île déserte ; un décor paradisiaque où tous les plaisirs sont à portée ; des plats amoureusement mijotés et des drogues à volonté ; quelques éléments étranges qui s’installent : les ingrédients d’un énième whodunit – toute ressemblance avec le Glass onion de Rian Johnson serait purement fortuite – sont là. L’excitation de découvrir un premier long-métrage, déjà questionnable quand il s’agit d’un·e acteur·ice qui plus est issu·e du népotisme, n’est pas forcément au rendez-vous dans un genre aussi rincé. Pour l’heure, on tente de se perdre dans le regard faussement doux de Slater King (Channing Tatum) et d’accepter la fascination que lui porte Frida (Naomi Ackie).
Formalisme béant
Pour le/la spectateur·ice, le jeu ne rend pas dupe : cet ersatz d’Elon Musk dont le revirement moral sonne faux n’augure rien de bon. Frida, elle, ne le voit pas de cet œil et la caméra de Zoë Kravitz n’a de cesse de nous rappeler que nous sommes dans un point de vue sous emprise : lorsque le golden boy s’approche d’elle, ce sont des inserts sur les yeux de Tatum, sur ses lèvres souriantes, qui prédominent. Souvent filmé en contre-plongée (lorsque Frida casse son talon et qu’il vient la secourir à terre, lorsqu’elle profite d’un bain de soleil et qu’il vient lui tendre la main pour l’attirer hors des transats) et par le champ-contre champ entre les deux dont le miroir est souvent un simple plan fixe sur le visage d’Ackie au sourire naïf et toutes dents dehors, il a l’ascendant sur elle et sur nous au point qu’au-delà de son jeu toujours très hasardeux – nous avons déjà parlé de cela dans l’horripilant To the moon –, nous pourrions presque croire Slater King victime au même titre des étrangetés qui commencent à pointer.
Les choix de mise en scène de Kravitz ne laissent aucun doute quant aux émotions à ressentir. Marque évidente du premier long-métrage, le formalisme est de mise : inserts sur Vic (Christian Slater) qui brise le givre à coup de pic à glace pour concocter ses cocktails, signifiant qu’il ne peut aborder les femmes sans alcool dans le sang – le sien, le leur ; une framboise effervescente présentée plusieurs fois en gros plan pour bien comprendre que les boissons sont droguées. Chaque plan est composé de manière très fournie, travail évident de cinéaste mais qui peut amener une surcharge d’informations frôlant le trop-plein. Cela se retrouve dans l’écriture des dialogues qui n’hésitent pas à surligner chaque intention ou point de scénario que nous aurions loupé, quitte à être répété par plusieurs personnages. Ce côté frontal offre cependant un aspect graphique plus que bienvenu lorsque Kravitz embrasse cette imagerie criarde, tentant de rendre chaque plan signifiant, un constant geste de cinéma trop soigné mais dont on ne doute ni de la sincérité ni, finalement, de l’efficacité. Blink twice s’oublie vite – malheur à qui ne planche pas immédiatement sur son papier – car il a le malheur de passer après d’autres mais n’en reste pas moins un moment agréable qui procure son lot de frissons et de galvanisations. L’excitation inter-visionnage naît surtout de la nature-même de son récit. Le whodunit imaginé disparaît vite au profit d’un rape and revenge dominé par une violence à laquelle Zoë Kravitz ne fait pas concession. On aurait du mal à croire que ces images solaires, toujours lissées à l’image des personnages puissent tout à coup s’entacher de la crasse d’un genre différemment codifié. Mais le revirement aussi abrupt soit-il a été savamment pensé, montrant non seulement que le/la spectateur·ice peut encore être manipulé·e si l’on s’y prend avec malice mais surtout que Zoë Kravitz, dans ses choix d’images, a conscience de ce qu’elle observe avec sa caméra.
The Stepford Beaches
Puisque tout est une question de détails, il s’agit non seulement de les regarder mais aussi de trouver ceux qui font sens. Ici, c’est un insert sur un écran d’ordinateur lors d’une recherche Google qui en dit long. Alors que la requête concerne justement Slater King, l’une des premières propositions du navigateur s’intitule “Slater King net worth” et deux constats se détachent. Déjà, la preuve par le cinéma que nous avons besoin de nouveaux regards qui nous donnent un état actuel des choses tant contrairement à des réalisateur·ices plus âgé·es qui intègrent l’outil numérique à leur narration mais n’en comprennent que les contours, Kravitz connaît son monde, ses préoccupations et sait les retranscrire. Ensuite, par la présence de cet insert au montage, la narration offre le sens visuel de sa première partie. À quoi peut ressembler l’île paradisiaque d’un homme d’affaires dont le premier intérêt aux yeux de tou·tes est de connaître son bagage financier, si ce n’est un écrin lisse et artificiel ? Embrasser le regard d’une jeune femme naïve, profondément amoureuse d’un fantasme ne fait qu’en accentuer la féérie et générer la surprise lorsque c’est la crasse qui survient.
Ce regard naïf est sans nul doute celui que Kravitz a pu poser sur l’industrie hollywoodienne lorsque cette dernière lui a tendu les bras – encore qu’on l’espère prévenue par papa Lenny : un univers de possibilités faisant rêver tout le monde et dont les lourds secrets sont bien gardés, inconsciemment ou à dessein. Mais surtout une thématique digérée et ressassée depuis des lustres. Récemment, on pourrait citer Don’t worry darling où Olivia Wilde tente une relecture des Stepfword wives plombée par l’attirance qu’elle porte envers son conjoint, tenant l’un des deux rôles principaux. Pour elle, désigner l’ennemi masculin passe forcément par le cliché du gros pervers boutonneux à peine habillé, il s’agirait de ne pas entacher l’image de ce cher Harry Styles. Dans un écrin similaire qui pose de surcroît un regard sur la question noire, on vous conseille Alice : de la liberté à l’esclavage, de Krystin ver Linden, qui utilise lui aussi un genre passé, la Blaxploitation, comme motif de galvanisation pour l’émancipation de son héroïne. Dans les portraits masculins qu’elle met en scène dans Blink Twice, Kravitz joue d’une nuance plus mesurée. D’une part, elle n’hésite pas à mettre à mal le beau Tatum. Ce jeu hasardeux cité plus haut sert la narration : il joue mal car le personnage même est faux. Une aubaine pour l’acteur qui tient peut-être là le rôle qui embrasse le mieux ses non-possibilités et en fait quelque chose. L’exercice se retrouve ensuite dans les autres figures représentées : s’il est amusant de le voir débarquer au casting tant sa carrière frôle l’indifférence générale – il parvient cependant à s’illustrer dans des rôles audacieux, comme chez Lars von Trier –, Christian Slater en photographe indésirable qui s’impose sur tous les plans sans qu’on ne sache quoi lui répondre a tout du has been qui traîne dans les couloirs des studios, attendant son heure. Une fois encore, le fait de mieux brosser le portrait de ses antagonistes, si c’est une entreprise que l’on salue, n’élude en rien la conscience d’un sujet trop abordé. Blink Twice se doit de se distinguer et parvient à le faire en ce qu’il utilise l’oubli comme moteur même de son propos.
Pilule bleue, pilule rouge, venin vert ou framboise acidulée ?
Une framboise bien rose distillée dans les cocktails crée l’amnésie, permettant aux hommes de sévir, un venin de serpent bien vert ingurgité crée la réminiscence, une opposition de couleur pouvant entacher les robes entièrement blanches que portent les personnages féminins. Dans ce bal coloré, c’est le rouge qui survit, celui du sang de nouvelles victimes qui vient recouvrir ces vêtements, oppresseurs atteints par le retour de bâton d’un climax qui ne lésine pas sur les effets gores et les mises à mort dont on ne saurait bouder le plaisir – étonnant quand souvent le rape and revenge dégoûte lors du dernier acte, au point d’une audience refusant l’acte de revanche. Pas de pitié pour ceux qui prônent l’oubli et ne semblent pas regretter leurs actes, accomplis principalement parce qu’ils leur étaient permis.
Deux dialogues se distinguent : premièrement celui de Slater King qui prétend que l’acte n’est pas si grave puisque par l’oubli provoqué le traumatisme n’existe pas. L’oubli n’est plus tant l’amnésie générée par la framboise que le temps qui passe lorsque l’on observe Channing Tatum s’évertuer, face cam et à des reprises de plus en plus pathétiques, à demander pardon. Ce même pardon qui a fait croire en début de film à Frida, à la société même, qu’il était sincèrement repenti de ses actions précédentes. Le regard de Zoé Kravitz quant aux positions médiatiques de certains nouveaux philanthropes n’est plus à prouver. Deuxièmement, celui d’une complicité indirecte qui joue de l’oubli et du silence. Lorsque Stacy, sœur aînée et assistante personnelle de Slater King boit à son tour le venin du souvenir, l’espoir de la voir rejoindre la cavalcade vengeresse s’estompe, sa réaction devenant agressive. Elle qui a toujours su, l’a vécu (subi ?) de nombreuses fois, ne “voulait pas se rappeler”. Comme nombre de voix s’étant terrées dans le silence en connaissant les méfaits de leurs entourages des années durant, l’oubli est un outil pour détourner le regard et ignorer ce goliath pensé insurmontable – et qui l’a été bien longtemps. En confiant le rôle à Geena Davis, connue pour ses rôles à portée féministe (La mouche, Thelma et Louise) et ses positions militantes, les mots résonnent différemment. Kravitz se pose du côté de celle qui a perdu sa place dans l’industrie hollywoodienne et regarde d’un autre œil celles et ceux qui se sont tu·es, les invitant à la rejoindre maintenant ou à assumer leur silence. Un jugement disposé également par l’antagoniste lorsque Slater King répond à Lucas (Levon Roan Thurman-Hawke), rongé par le besoin de savoir s’il a lui aussi participé aux actes : “Tu n’as rien fait. Mais justement, tu n’as rien fait non plus”. Coupable de rien, complice de tout.
Si le besoin de s’accrocher à un discours qui pullule depuis l’avènement de #MeToo et – heureusement – l’observation de ces lignes qui bougent se ressent, c’est que Zoé Kravitz ne croit pas que le revirement de toute une industrie soit automatique, voire possible. Dans un dernier acte, elle retourne les cartes, s’éloigne d’une fin honorable pour son héroïne qui choisit dans un ultime élan vengeur d’utiliser la framboise amnésique pour asseoir sa propre domination, quitte à devenir ce qu’elle dénonce. L’avertissement est clair, compris dans les yeux de Rich (Kyle MacLachlan), le “thérapeute” mais surtout l’alibi de Slater King dans un ultime champ contre-champ entre lui et Frida : pour des personnes ayant été blessées aussi profondément dans leur chair, il n’y aura ni oubli, ni pardon.
Blink twice, de Zoé Kravitz. Écrit par E.T. Feigenbaum et Zoé Kravitz. Avec Naomie Ackie, Haley Joel Osment, Alia Shawkat…1h42
Sorti le 21 août 2024


