[CRITIQUE] Furiosa : une Saga Mad Max. Passer Mad Max au myth-riol ?

Panem et circenses ?

Furiosa pourrait être le bonbon donné à tous les admirateurs de Fury Road, une suite dans la droite lignée de son prédécesseur à l’action turbinée ininterrompue et au scénario confiné à l’épure. Comment la jeune Furiosa (Anya Taylor-Joy) est-elle devenue la puissante femme qu’on connait ? L’histoire d’une vengeance bien sûr, quoi de plus attendu ? Après avoir été enlevée par des maraudeurs du désert de son Eden natal, îlot de verdure et de sérénité, la jeune Furiosa est obligée de subir la vue de la mort de sa propre mère, venue la secourir. Le programme est simple : Furiosa sera un revenge movie, manière canonique pour un personnage féminin d’accéder au même degré d’iconisation que les personnages masculins, un motif classique du cinéma de divertissement. Du pain et des jeux ! La réponse de George Miller à cette potentielle attente est la suivante : que nenni. Il passe au contraire son temps à déjouer les clichés en jouant avec les standards du film de divertissement hollywoodien.

Cinquième film dans le même univers, Miller réinvente une fois de plus son langage cinématographique, particulièrement celui de l’action, ce qui est d’autant plus impressionnant après son Fury Road au rythme époustouflant, qui allait chercher des angles vertigineux. Dans Furiosa, Miller continue sa volonté d’iconisation et de capter l’épique. La seconde grande scène d’action vient opposer le chaos de la horde du personnage de Dementus (Chris Hemsworth) à l’ordre établi de la Citadelle d’Immortan Joe. La bataille commence après le suicide fanatique d’un War Boy armé de deux lances explosives, se jetant depuis des cordages sur la horde. L’opposition est verticale et a vocation à écraser symboliquement l’hybris de Dementus. La menace vient principalement des airs avec des chaînes soulevant les véhicules ensuite transformés en pièces détachées pour le bien de la Citadelle.

Une autre scène d’action remarquable est celle qui aurait pu être un remake de Fury Road à elle seule : le siège d’un Porte-Guerre par une autre horde de maraudeurs. Un énorme camion-citerne contre une armée de petites motos ? Alors que les frissons de la course-poursuite ininterrompue du précédent film resurgissent, Miller surprend. En plus d’assaillants à moto, les maraudeurs déploient des deltaplanes et autres planeurs armés jusqu’aux dents, mettant fortement en difficulté l’équipe de War-Boys qui défend le Porte-Guerre. Un plan vient introduire cette verticalité : la caméra est fixée dans le même plan qu’une moto au sol, et reste dans le même plan quand elle se soulève : l’action se déplace du sol vers les airs. Alors que la course-poursuite est horizontale (la route), Miller explore la verticalité d’une nouvelle manière.

Dépasser Mad Max : le mythe Furiosa

Miller poursuit également ce qu’il avait entrepris dans son précédent film. La saga Mad Max est nihiliste et misanthrope. On y explore un monde en décrépitude, victime d’une société de consommation de masse dépendante du pétrole. Le langage s’y tord. Viriliste, force et individualité dérivent en violence, destruction et individualisme morbides. Fury Road, dans sa simplicité scénaristique, raconte au contraire le retour de l’espoir. Rien ne sert de courir vers un ailleurs idyllique, il faut se battre pour conquérir un monde meilleur et y insuffler de nouvelles valeurs. Mais quelles sont-elles ?

Furiosa démarre par une phrase résumant tout le projet du film : « As the world falls around us, how must we brave its crualties ?” (Alors que le monde s’effondre autour de nous, comment peut-on surmonter ses cruautés ?). Par quoi remplace-t-on la cruauté du monde ? La phrase sonne comme l’introduction d’une morale qu’on trouverait dans une fable. Le film est découpé en cinq chapitres déséquilibrés et aux ellipses nombreuses. Cela n’est pas sans conséquence sur le rythme, parfois déstabilisant, mais aussi sur le repérage temporel. Les précédents Mad Max ont vocation à s’ancrer dans la matérialité d’un monde aussi crédible et tangible que le nôtre. Dans Furiosa, puisque qu’il s’agit de raconter le mythe entourant le personnage éponyme, la réalité du temps n’a aucune importance. Le mythe est par essence intemporel. 

La dimension mythique du film est soulignée par le travail de l’image même. La colorimétrie, extravagante, éclatante mais aussi dérangeante vient ancrer ce qu’on voit dans une réalité qui dépasse la nôtre. Peu importe si ce que l’on voit est vrai ou non, l’important est d’y croire et d’adhérer. Miller sur-stylise, sur-colore, crée de la sur-texture pour asseoir l’histoire contée dans un crasseux merveilleux, un ailleurs à la fois lointain et proche.

La plupart des plans sur-signifie et sur-appuie le propos puisque des mythes on tire des leçons comme dans les mythes greco-romains. L’origine édénique de Furiosa, le nom de l’antagonisme sont autant d’éléments qui vont dans le sens d’une volonté pour Miller de construire un récit issu de cet héritage. L’iconisation vient également souligner l’importance des jalons de l’histoire racontée, censés être les vecteurs de la réponse finale à la question posée. On pense par exemple à la mort de la mère attachée christiquement contre un arbre mort ou encore au plan de la main arrachée de Furiosa pour se libérer, suggérant l’indéfectibilité de sa soif de liberté, ou encore l’insistance du cinéaste à filmer le regard sombre mais terriblement expressif d’Anya Taylor-Joy. Miller prend le temps, surcharge le décor de contraste et joue avec les ombres pour imprimer l’image comme on le ferait en littérature de contes.

Warner Bros.

L’obsession pour l’idée même de récit transpire. Cela passe encore une fois par le symbole : Miller développe l’univers de Mad Max par la présence de personnages, les Hommes-Histoires, qui se tatouent les savoirs des Hommes pour continuer à les transmettre. De ce fait, Fusiosa opère la synthèse entre Mad Max et les ambitions artistiques de Trois Mille Ans à t’attendre, dont la narration visuelle se concentre aussi sur l’édiction des contes et légendes. George Shevtsov, qui joue par ailleurs l’Homme-Histoire — belle coïncidence ! — y apparait en conseiller du roi Salomon, lui glissant à l’oreille les bonnes conduites, comme il instruit Dementus aux savoirs du vieux monde. 

Au-delà de la vengeance

“Beyond Vengeance”, c’est le titre du dernier chapitre qui révèle toute l’intention première du long-métrage. Alors qu’il présente des éléments similaires à tout film de vengeance (qui se mange froide !), Furiosa bifurque. Le monde de Mad Max est un monde en proie à la violence cyclique où l’abyme appelle l’abyme. Ce cycle est brisé lorsque le personnage principal, au moment où on attend qu’elle libère toute sa haine, décide de faire autrement. L’Homme-Histoire qui raconte le récit de Furiosa évoque les scénarios où elle aurait abattu Dementus de mille manières horribles, à tel point que cela en serait normal, attendu. Au dernier moment, il explique que Furiosa lui aurait glissé la vérité sur ce qui est arrivé à l’antagoniste : il aurait été déposé dans un trou au fond de la Citadelle et Furiosa aurait fait pousser un arbre à partir de sa chair et de sa force vitale. Là encore, on reste dans l’imaginaire des mythes gréco-romains avec le thème de la métamorphose. Cette “vérité” qui pourtant est l’histoire la moins crédible, est celle qui donne toute la puissance et tout l’intérêt au parcours de Furiosa : son mythe est celui du passage d’un monde de la destruction et de la haine à celui de l’amour et de la création.

L’amour revendiqué par Miller est un amour universel. Cela se voit à la séquence d’échanges entre le personnage de Jack (Tom Burke) et Furiosa, décidant tout deux de partir et s’entre-aider. Elle se termine par un geste de tendresse, simple saisie de nuques et front posé contre front, geste que l’on voit dès l’introduction entre la mère de Furiosa et une autre guerrière de l’Éden. Ce pourrait être un geste amoureux d’un père à sa fille, d’une sœur à son frère, d’amie à ami : peu importe tant qu’ils s’aiment. Miller déjoue le cliché de la scène de baisers qu’on retrouve sempiternellement dans les blockbusters hollywoodiens depuis plusieurs décennies.

Par ailleurs, l’écriture des personnages de Jack et Dementus peut rappeler à bien des égards un certain Max. Celui-ci et Dementus sont tous deux des traumatisés ayant subi la perte de leurs proches et ont emprunté des routes très différentes. Quant à Jack, son apparence et son comportement rappellent ceux du héros de Fury Road ou de Mad Max 2, venant servir d’épaule au personnage principal de Furiosa. Lui aussi fait preuve d’empathie, contrairement à la plupart des hommes qui peuplent le désert. De ce fait, le triangle Max-Dementus-Jack ramène de la contingence : le traumatisme et la perte n’amènent pas forcément la violence ou l’insensibilité comme chez Dementus. Or, quand il y a contingence, tout est possible : il ne s’agit pas d’idéaliser un visage mais bien un comportement, qui pourrait être trouvé aussi bien chez Immortan Joe, Rictus ou Dementus que Jack, Vuvalini ou Furiosa : Max est la somme de tous les possibles.

Dans son traitement du diptyque masculin/féminin ou homme/femme, Miller refuse tout manichéisme abruti entre l’homme méchant et la femme de bonté. La comédienne Elsa Pataky joue ainsi deux rôles, celui d’une des figures du havre de paix de l’introduction, et celui, par opposition, d’une des générales de Dementus, animée par le goût du sang. Bien plus que les hommes, ce sont les valeurs qu’on associe à la masculinité qui sont responsables du marasme ; si les femmes ont un rôle globalement salvateur, elles peuvent aussi s’aliéner et rejoindre le camp de la destruction.

Il ne s’agit plus pour Mad Max de s’inquiéter de l’état d’un monde déjà constaté quatre films durant mais de se questionner sur les futurs possibles. La réponse qu’il apporte se veut naïve mais ne perd pas en beauté : dans un monde où presque rien ne pousse, où la survie se mêle à l’animosité, l’espoir se transmet par le biais des légendes nous rappelant qu’il suffit d’aimer. A l’heure de l’effondrement de la biodiversité, des défis de décarbonation, du repli sur soi, de l’ultra-conservatisme, du ressentiment, du virilisme éhonté, des idéologies de la haine — la liste est longue —, Furiosa nous ramène à l’essentiel : l’amour et la narration.

Furiosa : une Saga Mad Max, de George Miller. Écrit par Nick Lathouris et George Miller. Avec Anya Taylor-Joy, Chris Hemsworth, Tom Burke… 2h28.
Sorti le 22 mai 2024.

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