Il fallait prêter attention, cette année, à ce que le FIFF (Festival International du Film Francophone de Namur) disait du cinéma plus qu’à ce qu’il en montrait. Car derrière la diversité apparente des œuvres (du huis clos judiciaire On vous croit au réalisme poétique d’Aisha ne peut plus s’envoler, du biopic L’affaire Bojarski à la chronique sororale Les Filles du ciel) se dessine une même conviction. Le cinéma serait d’abord affaire d’idée, de conviction, de message à délivrer, avant d’être un art du regard. On y entend beaucoup, on y voit moins.
Ce n’est pas un défaut en soi. Le cinéma francophone, comme celui des marges qu’il aime accueillir, a toujours entretenu une proximité avec le réel, une conscience aiguë de la responsabilité morale de filmer. Mais cette année, cette rigueur se retourne parfois contre elle-même. Le désir de justesse devient un devoir et le devoir une entrave : la mise en scène semble s’épuiser à vouloir être digne, à éviter tout geste suspect de séduction ou de lyrisme.
Dans On vous croit, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys radicalisent ce rapport au langage, celui de la parole des victimes qu’on libère face à des actes incestueux et pour lequel dès son titre, le film annonce son parti-pris. Dès lors, il repose sur un dispositif fermé : un huis clos, des mots, des visages, un jugement. Rien d’autre. Ce dépouillement est bouleversant mais il révèle aussi une fatigue du cinéma de la démonstration, celui qui veut tout dire pour ne jamais risquer le malentendu. Ici, la parole remplace le plan. La mise en scène se fait transparente, presque absente, comme si l’image devait s’effacer devant la vérité morale du propos. C’est un geste courageux, mais qui enferme le film dans une sécheresse belle, desséchante.

Cette tension ne traverse pas uniquement le lauréat mais tout le festival. En exemple, L’affaire Bojarski raconte la vie d’un faussaire de génie, alchimiste du papier et de l’encre. Sa promesse aurait pu ouvrir un espace d’ambiguïté fascinant où la perfection devient faute, où la beauté se confond avec la tromperie. Mais la fiction qu’il met en place échoue à élever ce postulat. À force de craindre la tentation du style, Jean-Paul Salomé ne fait rien de la figure du faussaire. Tout y est exact, scrupuleux, instruit et explicite mais rien n’y est vivant. C’est tout le paradoxe de ce cinéma “juste” : il parle mais ne sait pas mentir et montrer. On admire la volonté d’une rigueur, mais cette probité devient vitrine.
Les Filles du ciel de Bérangère McNeese cherche une autre forme de parole : collective, incarnée, sororale. Ici, elles sont quatre, à Bruxelles, à survivre de petits boulots et de loyautés fragiles. Le film affiche leurs rires, leurs disputes, leurs gestes de tendresse. On y sent un élan, une envie d’en découdre, une énergie du groupe. Pourtant cette vitalité, souvent belle, se heurte à une dramaturgie timide. Le film sait ce qu’il veut dire (l’émancipation, la survie, la solidarité) mais peine à le faire sentir autrement que par ses mots. L’énergie s’exprime, mais ne se transforme pas.
Chez Morad Mostafa, le problème prend une forme plus subtile. Aisha ne peut plus s’envoler relate la vie au Caire d’une réfugiée éthiopienne. Le film s’inscrit dans un réalisme poétique dont la beauté finit par neutraliser la rugosité qu’il prétend capter. Sous la surface documentaire, le film se veut juste, respectueux, cadré, empathique, trop peut-être. L’image, trop belle, devient filtre. L’émotion, trop maîtrisée, devient concept. Même quand le fantastique s’invite (la peau d’Aisha se couvre de plaies, les visions) le geste reste symbolique. Le film illustre la métaphore du déracinement, sans jamais la faire sentir. C’est un cinéma qui veut être juste, mais qui s’épuise à vouloir l’être. On y devine le cinéaste soucieux de ne pas trahir, mais qui à force de prudence n’ose plus trembler.

Le cinéma du FIFF semble hanté par une même inquiétude : comment être moral sans devenir moralisateur ? Comment être politique sans manipuler ? La plupart des films choisissent la prudence. Ils parlent du monde avec sérieux, mais rarement avec audace.
Même Exile de Mehdi Hmili, sans doute le plus visuellement fort du lot, n’échappe pas à cette tension par instant. Tout dans le film respire l’excès (la rouille, la sueur, ses teintes d’ocre) et pourtant tout semble contenu. Le récit d’un ouvrier tunisien rongé par la colère et la corrosion promettait une expérience de chair et de matière. Mais cette beauté malade finit, elle aussi, par se fermer sur elle-même. On contemple la métaphore (l’homme-corrosion) plus qu’on ne la traverse. Ce “cinéma du plan juste” trouve ici sa limite : il pense sa souffrance plus qu’il ne la respire. La parole, même silencieuse, reste première.
Et puis il y a le film de Marie-Hélène Roux en est sans doute la forme la plus révélatrice. Muganga raconte la vie du docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, et son combat pour soigner les femmes violées au Congo. Le sujet bouleverse, la matière est nécessaire. Mais la mise en scène, trop consciente de sa noblesse, finit par se figer dans la révérence. Tout y est vrai, tout y est important et pourtant tout semble déjà entendu. Le cinéma, ici, n’ose plus risquer l’ambiguïté : il devient vecteur de bien. L’héroïsme se transforme en devoir, la compassion en protocole. C’est le triomphe du cinéma vertueux, celui qui rend le monde meilleur sans jamais le troubler.

Le FIFF 2025 a ainsi révélé une tendance : celle d’un cinéma d’intention, de conviction, où la justesse du propos prime sur la puissance du plan. Ce n’est pas une défaite, c’est un état. Un symptôme. On sent dans ces films une inquiétude éthique : les cinéastes veulent ne pas trahir, ne pas embellir, ne pas simplifier. Mais ce scrupule éthique, devenu norme esthétique, produit un effet paradoxal : le cinéma se fige dans la retenue. Il ne crée plus d’espace pour le trouble, la contradiction, l’ambiguïté.
Comme le rappelait André Bazin, le réalisme n’est pas une morale, mais un choix de regard : ce n’est pas l’honnêteté du propos qui fait vérité, c’est la densité du réel qu’il laisse advenir.
Le spectateur n’est plus invité à interpréter mais à adhérer. Il sort du film convaincu, non ébranlé. Cette logique est celle du “cinéma vertueux”, qui veut rendre le monde meilleur par la correction de ses représentations. Mais à force de chercher la vertu, il perd la dialectique.
L’art politique, disait Godard, “n’est pas de faire des films politiques, mais de faire politiquement des films”. Ce qui signifie : ne pas se contenter d’un sujet engagé, mais inventer une forme qui engage le spectateur. Or le cinéma moraliste, même sincère, court le risque inverse. Le spectateur se retrouve dans un espace confortable de bonne conscience : il partage les valeurs du film, s’y reconnaît, s’en félicite. Rien ne dérange, rien ne déplace.
Le FIFF 2025 aura été un festival de mots justes mais de plans timides. Un festival qui pense fort mais filme prudemment. Et si cette prudence dit quelque chose de notre époque (la peur de mal dire, de mal voir, de mal représenter) alors elle vaut qu’on l’écoute. Reste à souhaiter que, l’an prochain, le cinéma ose de nouveau sentir avant de vouloir convaincre.
On vous croit, écrit et réalisé par Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys. Avec Myriem Akheddiou, Laurent Capelluto, Natali Broods… 1h18 –
Sortie le 12 novembre 2025.
L’Affaire Bojarski, de Jean-Paul Salomé. Écrit par Bastien Daret et Jean-Paul Salomé. Avec Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon…
Sortie le 14 janvier 2026.
Les Filles du ciel, écrit et réalisé par Bérangère McNeese. Avec Héloïse Volle, Shirel Nataf, Yowa-Angélys Tshikaya… 1h34 – Sortie en salle prochainement.
Aisha ne peut plus s’envoler, de Morad Mostafa. Écrit par Sawsan Yusuf et Morad Mostafa. Avec Buliana Simona, Ziad Abaza, Mamdouh Saleh… 2h03 – Sortie en salle prochainement.
Exile, écrit et réalisé par Mehdi Hmili. Avec Ghanem Zrelli, Maram Ben Aziza, Slim Baccar… 2h07 – Sortie en salle prochainement.
Muganga – Celui qui soigne, de Marie-Hélène Roux. Écrit par Jean-René Lemoine et Marie-Hélène Roux. Avec Isaach de Bankolé, Vincent Macaigne, Manon Bresch… 1h45
Sorti le 24 septembre 2025
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