[TIFF 2025] #3 – De déambulations en enthousiasmantes surprises.

Pas simple de se frayer un chemin même avec nos jolis rubans et cartes plastifiées autour du cou. Le Festival International du Film de Toronto est avant tout un festival pour le public. Tant mieux, le public est demandeur. La file d’attente des rush lines pour celleux espérant obtenir un ticket de dernière minute suivent longuement le perpendiculaire des artères du centre-ville et les masses sont compactes sur les trottoirs faisant face aux tapis rouges. Outre les projections Presse et Industrie (délaissées par les équipes des films présentés), pas de couloirs spécifiques ni de sièges réservés pour la presse pour les séances générales. Se plaindre serait une invitation à se faire balancer des cailloux sur nos têtes fatiguées par le manque de sommeil de privilégiés manipulateurs d’adjectifs. Mais cela rend ardue la capacité d’assister aux séances (et aux sessions de questions-réponses associées) des films les plus attendus du festival. Prétendre à pouvoir accéder aux premières du Frankenstein de del Toro, du No other choice de Park Chan-wook (qui fait beaucoup parler de lui ici) ou du Left-handed girl de Shih-Ching Tsou tient du pari risqué. L’éclectisme n’est donc pas toujours affaire de choix. Et cela mène parfois à de souriantes (grâce à Maud Apatow), enthousiasmantes (de la part d’Alejandro Amenabar que, en compagnie de ses deux acteurs principaux, nous avons pu interviewer sur le tapis rouge de The captive1) et émotionnellement puissantes (avec Kaouther ben Hania) découvertes.

Au long de la carrière du père Judd, la famille Apatow est devenue si familière qu’elle semble presque avoir grandi devant nous. Maud s’est glissée devant la caméra dès The 40 years old virgin (2005), Iris dès Knocked-Up (2007) et leur mère Leslie Mann n’a jamais été très loin. C’est, sans dénigrer ses propres ambitions, dans la lignée du travail de leur illustre paternel que la première réalisation de Maud Apatow, Poetic license, se situe. Les adultes n’y semblent pas vouloir lâcher leur part joueuse, les adolescents s’y refusent à se prétendre plus âgés qu’ils ne sont, la cellule familiale y part dans toutes les directions et une attention particulière aux dialogues nous ramène à un terrain certes connu mais indéniablement sympathique.

Dans la classe de poésie des amis extrêmement complices que sont le fantasque Ari (Cooper Hoffman) et le plus terre-à-terre Sam (Andrew Barth Feldman) débarque en auditrice libre Liz (Leslie Mann), fraîchement débarquée de Chicago avec son mari (Cliff Smith) professeur dans le même collège et leur fille (Niko Parker) venue y commencer une nouvelle année. Les deux garçons sont fascinés par la liberté de ton de leur inattendue camarade de classe et Liz, cherchant à combler sa solitude dans une ville où elle peine à trouver sa place, est admirative de la solidité de l’amitié des deux jeunes hommes. Un esprit de connivence anime le trio mais la perception de ce que chacun apporte à l’autre devient source de malentendus gênants. Entre deux élèves aspirant à s’épanouir et sortir d’un carcan social étouffant (les diagnostics d’anxiété pour l’un, la voie tracée vers des études en finances pour l’autre) et une épouse et mère dont la personnalité se dilue d’un mari garant des décisions familiales à une fille qui tente de s’éloigner de ses jupes, Maud Apatow livre outre un coming-of-age movie, un leaving-the-age movie.

Courtoisie du Festival International du Film de Toronto.

Liz se plonge sans inhibition dans son retour aux études, considère sa fille comme sa meilleure amie et souffre d’inadaptation de classe aux contacts des éminents collègues de son mari. Si la connexion entre Sam et Ari sert de plateforme comique très réussie (Cooper Hoffman excelle dans son côté ébouriffé et impulsif) et d’ancrage dans les terres du teenage movie, la réalisatrice aurait pu construire son récit autour de cette dynamique, s’en servir pour ne commenter que sur sa génération mais se concentre principalement sur la génération qui la précède. La ‘licence poétique’ qu’elle s’accorde, c’est d’ausculter comment la solitude chez une femme qui cherche ses marques conduit aux explorations les plus diverses, de soirées bien arrosées entre étudiants (scènes durant lesquelles la mise en scène, passant d’un montage abrupt à une caméra portée, se fait plus libre) aux exercices d’écritures révélateurs. C’est surtout un hommage touchant à sa propre mère que la cinéaste souhaite livrer. Leslie Mann est lumineuse. Sa composition la voit varier les curseurs de l’émotion, de graduations mélancoliques en graduations burlesques, avec le même talent. C’est une véritable lettre d’amour que sa fille lui offre, certes sans grande surprise scénaristique mais sincère, joyeuse, bienveillante envers ce qu’une avancée plus profonde dans l’âge adulte de progénitures provoque chez un parent indéfiniment attaché aux images de l’enfance (une très touchante scène de tris de vêtements traduit sans que les mots n’aient besoin de souligner la nostalgie ressentie). Un film comme point de passage vers une possible émancipation de la parenté Apatow.

Prendre une figure littéraire pour tenter d’explorer comment quelques éléments marquants d’une vie sèment les graines de toute une œuvre n’est pas nouveau. Shakespeare in love (John Madden, 1998) et Molière (Laurent Tirard, 2007) l’ont fait avec une adresse discutable mais l’avantage reste d’offrir un regard sur une figure culturelle sortant un tant soit peu du biopic linéaire classique. Au tour d’Alejandro Amenabar de s’y frotter. The captive se penche sur un monument de la littérature espagnole, Miguel de Cervantes (Julio Peňa), prisonnier dans la vieille cité d’Alger, qui du mieux qu’il le peut renforce le moral de ses camarades chrétiens détenus en élaborant des histoires à longs courts, aidé par le père et scribe Antonio de Sosa (Miguel Rellán). Des histoires inspirées en grande partie par ce que les maures refusent de laisser voir aux prisonniers, forçant de Cervantes à creuser plus profond ses sillons imaginatifs. Son éloquence capte l’attention du bey d’Alger, Hassan (Alessandro Borghi) jusqu’à ce que naisse entre eux une attirance à la fois porteuse d’espoir de libération et de crainte d’un sentiment de traîtrise pour de Cervantes envers les siens.

Courtoisie du Festival International du Film de Toronto.

Amenabar balance habilement l’épique (supportée par la magnifique photographie d’Alex Catalan, embellie par l’ampleur des décors et de la direction artistique) et l’intime. Une grande partie du récit se situant entre les murs de l’enceinte du palais du bey, chaque regard porté vers l’extérieur (superbe plan de grue sur l’étendue de la ville côtière algérienne) et chaque journée de liberté accordée par le maître des lieux à l’écrivain en récompense de son efficacité narrative apparaissent comme des bouffées d’air frais communicatives. Quand les Espagnols subissent la rugosité du sable poussiéreux de leur baraquements, les histoires de de Cervantes les amènent vers un environnement liquide revigorant (vagues frappant abruptement les rochers, mer étincelante et coursière d’horizons). Les éléments inaccessibles agissent comme un anesthésique sur les humiliations et les tortures endurées. Pour captiver les prisonniers par ses récits comme pour captiver le spectateur par sa fougue, il fallait un acteur avec un charisme indiscutable. Julio Peňa s’en sort en ce sens admirablement. Avec de faux airs de Joseph Fiennes et de François Civil, le comédien est suffisamment longiligne pour que l’on puisse croire aux années d’enfermement et suffisamment agile pour accompagner ses lectures d’une gestuelle enlevée et immédiatement attachante. Son regard a les étincelles nécessaires pour que l’on puisse espérer au personnage un destin salvateur. Face à lui, Alessandro Borghi joue sur sa carrure et son œil cyan éclatant pour distinguer Hassan de l’antagoniste unidimensionnel. Le bey d’Alger, séduit par de Cervantes, se sait lui aussi à la merci d’une reconsidération de son autorité s’il succombe. Ce n’est point d’une tension homosexuelle latente tel un secret fissurant une confrontation de virilité affichée qu’il s’agit. L’homosexualité est exposée sans détour. Mais, de Cervantes ayant été renvoyé vers l’Espagne pour suspicion de mœurs « déviantes » après la bataille de Lépante, et se retrouvant au bord de son salut grâce à l’amour du bey, dans une cité où les plaisirs sexuels ne se restreignent à aucun genre, l’écrivain passe d’une condition aliénante, pointée du doigt par les vicieux représentants d’une église catholique réprobatrice, à une condition libératrice, affirmant quand l’arc de son parcours nord-africain se referme, sa pleine identité.

En juxtaposant la reconstitution des histoires contées par Miguel (que la patine numérique, notamment lors des scènes de bateau, détache du réel) avec des moments de suspension et de sensualité entre le jeune homme et son geôlier, Amenabar donne à sa mise en scène un contour feuilletonesque aussi proche des aventures de « l’Ingénieux Gentilhomme » que des chefs-d’œuvre de Dumas. Procédé attendu mais employé assez subtilement pour qu’il reste jouissif, les figures reconnaissables de l’œuvre maître de de Cervantes croisent en forme d’esquisses héroïques le chemin de l’écrivain. Le précepteur d’Alger et son assistant ont l’évident physique de Don Quixote et Sancho Panza, le paysage de la Mancha est évoqué comme un refuge paisible et le gigantisme gracieux des moulins domine le dernier plan du film. Le craquement de leurs hélices est un point final sonore qui vient canevasser ce parcours moins connu de l’auteur et l’imagerie la plus populaire de son roman.

L’une des forces du précédent film de Kaouther ben Hania, Les filles d’Olfa (2023) est sa capacité à intriquer ingénieusement le réel et le fictionnel, confrontant une mère ayant vu ses filles avalées par le loup du radicalisme à une interprétation de leur passé par des actrices. Pour The voice of Hind Rajab, la réalisatrice use du procédé avec plus de parcimonie mais frappe de nouveau puissamment dans les consciences en vue de secouer l’immobilisme généralisé face aux tragédies secouant le Moyen-Orient.

Le long-métrage plonge in medias res dans le quotidien traumatisant des volontaires de la Croix-Rouge à Gaza. Chargés d’envoyer des équipes de secours sur les lieux des innombrables drames quotidiens de la région, chaque moment d’espoir est susceptible d’aboutir à des rages aussi explosives que l’impact des bombes israéliennes. Le 29 janvier 2024, Omar (Motaz Malhees) et ses superviseurs reçoivent l’appel d’un oncle les informant que sa jeune nièce Hind Rajab est coincée dans la carcasse d’une voiture dans le quartier de Tel al-Hawa, entourée des corps sans vie de ses tantes et cousines après une attaque israélienne. Entrant en contact avec elle, les intervenants vont la garder au téléphone pendant les 90 minutes tendues du film la rassurant sur leurs efforts déployés pour qu’une ambulance parvienne jusqu’à elle. Une caméra alerte suit chacun de leurs gestes, accompagne leur colère face à la lenteur de la mise en place des secours, leurs pleurs, leurs courts instants extatiques quand les horizons semblent s’éclaircir. C’est un huis-clos qui ne cherche pas à faire thriller pour créer une dynamique artificielle. C’est l’oscillation constante et oppressante des humeurs dans un bureau occupé à sauver chaque vie une par une dont le film se fait témoin. Dans cet espace confiné, Kaouther ben Hania capte toutes les percussions d’ego, toutes les frustrations qui conduisent à croire que l’on puisse toujours faire plus et mieux. Le lieu est un creuset où les hiérarchies sont disputées, les protocoles défiés mais où la compassion et le support émotionnel sont solides. Car en bout de ligne, il y a cette voix et ce visage. Ce sourire incroyable immortalisé sur des photos qu’Omar colle une à une sur les vitres du bureau de son gérant, rappelant que cette petite fille menacée, d’où elle se trouve, les regarde constamment et compte désespérément sur eux.

Courtoisie du Festival International du Film de Toronto.

Les panneaux de verre du bureau servent également à multiplier les reflets, à placer dans le même plan (et au cœur des mêmes préoccupations) trois ou quatre protagonistes parlant de leurs sièges éloignés à Hind, à sa mère ou aux autorités responsables de rendre les routes sécuritaires. Cette spirale administrative pour obtenir l’ultime et salvateur feu vert, la réalisatrice l’illustre via Madhi (Amer Hlehel) expliquant pour Omar à traces de feutres les étapes nécessaires pour l’obtenir. De la Croix-Rouge au gouvernement en passant par l’armée israélienne, le schéma prend la forme du symbole mathématique de l’infini. Une perpétuelle succession d’incertitudes. Face à l’urgence de sauver tout blessé, il y a le devoir de s’assurer qu’aucun ambulancier ne devienne la cible de soldats prêts à tout pour exterminer toute trace d’existence palestinienne.

Les extraits audios sont authentiques. Hind s’adresse tout autant aux volontaires qu’à nous lorsqu’elle demande à être secourue, à ce que l’on vienne la chercher, lorsqu’elle répète les prières dictées par Rana (Saja Kilani), lorsqu’elle évoque sa peur de la nuit qui s’apprête à tomber. Chacun des mots de la petite fille perce le cœur. En connaissance de son destin tragique, alors que seuls quelques mètres de plus auraient suffi à la sauver quand l’ambulance ayant enfin reçu son droit de passage a été bombardée, il est difficile de sortir du film indemne. L’émotion se décuple lorsque Kaouther ben Hania met en parallèle les visages enregistrés par iPhone des vrais intervenants au premier plan et dans un arrière-plan flouté, les visages des acteurs les incarnant.

En contant les derniers instants tragiques de Hind Rajab, rythmées par la comptabilité tenue par Omar des longues minutes et heures passées sans que le moindre signe positif des autorités ne survienne, la cinéaste nous rappelle l’éreintante nature des moindres étapes faites par des bénévoles pour préserver chaque vie et à quel point chacune de ses étapes est une bulle d’air fragile capable d’éclater à tout moment, quand bien même l’espérance la plus rassurante commence à renaître. Hind n’était coupable de rien. Elle voyageait sur la route avec ses proches, ses jeux avec son petit frère filmés par sa mère en tête, son amour du toucher salé de la mer au cœur. Aux premières minutes du film, le diagramme des ondes radio des enregistrements, légèrement indistinct, se mêle au bruit des vagues, conjuguant la voix apreurée d’une jeune fille au bord de la mort aux mouvements marins porteurs de vie. Les images d’archives finales, capturant pour l’éternité ses innocents jeux de plage nous rappellent l’implacabilité des frappes israéliennes, le désir inextinguible d’anéantir, quelle que soit la cible, les derniers remparts de résistance (l’enfance, les sourires partagés, l’amour maternel et familial) au génocide en cours. Cette perpétuation d’un crime dont les regards des leaders internationaux se détournent et dont le film de Kaouther ben Hania est brandi comme un miroir reflétant une incompétence et une complicité systématisée n’ont pas fini de nous fissurer le cœur.


Poetic license de Maud Apatow. Écrit par Raffi Donatich. Avec Leslie Mann, Cooper Hoffman, Andrew Barth Feldman, Nico Parker…1h57.

The captive. Écrit et réalisé par Alejandro Amenabar. Avec Julio Peňa, Alessandro Borghi, Miguel Rellán …2h14.

The voice of Hind Rajab. Écrit et réalisé par Kaouther ben Hania. Avec Saja Kilani, Motaz Malhees, Amer Hlehel…1h29.

  1. https://www.instagram.com/reel/DOgrH11DH79/?igsh=MTdrYWdyYjljY2Y0YQ==
    https://www.instagram.com/reel/DOnwVAND6BX/?igsh=b29nZWkxYjZ2MXJ0
    https://www.instagram.com/reel/DOodGRPj0IT/?igsh=YzBwdGJuM3duOTFr ↩︎
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