[CRITIQUE] La Légende du Roi Crabe : Souvenirs fantasmés

Parmi les traditions les plus anciennes et les plus universelles de notre espèce figure celle de conter des histoires. Si aujourd’hui on intime aux enfants d’arrêter d’en raconter comme un ultimatum hypocrite contre le mensonge, on oublie facilement que ce sont les récits qui ont forgé notre monde et nos valeurs. Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis nous rappellent l’importance des fables fondatrices du monde dans La Légende du Roi Crabe, récit trouble que l’oralité transforme et manipule pour élever à la hauteur de son auditoire.

Prenant racine au début du XIXe siècle, la légende de Luciano raconte la lutte de son héros aviné et amoureux contre un prince imbu de sa personne et méprisant. Drame et désolation deviennent les compagnons de route de Luciano alors qu’il décide une fois de plus de désobéir aux ordres du prince.

La Légende du Roi Crabe – Shellac

Raconte-moi une histoire

Dans la campagne italienne, une assemblée de vieux chasseurs se réunissent autour d’un verre pour s’échanger des histoires et les chants les racontant. C’est l’ouverture de La Légende du Roi Crabe qui nous assaille comme un rappel que la mémoire vivante de nos sociétés ne réside pas toujours dans les livres. La légende de Luciano que s’échangent les anciens, c’est l’oralité qui la transmet. Sur sa véracité nos conteurs ne sont pas dupes. La fable s’agrémente et se transforme à chaque conteur et à chaque époque si bien que l’on n’est plus totalement sûr de distinguer le vrai du faux, mais ce n’est pas ce qui compte.

Se décomposant en deux chapitres qu’introduisent nos conteurs des temps modernes, La légende du Roi Crabe est une fable onirique ancrée dans un réalisme brut que la photographie de Simone D’Arcangelo magnifie. Déjà remarqués dans leurs travaux documentaires, Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis utilisent les codes du documentaire pour ancrer leur récit dans ce réalisme. Ainsi, tant dans ses scènes modernes, – où la caméra se promène entre les chasseurs, dépourvue de mise en scène travaillée et suivant leurs discussions comme un œil extérieur – que dans son exposition des paysages de l’Italie et de l’Argentine du XIXe siècle où elle accompagne cette fois-ci la randonnée des voyageurs, le long-métrage nous offre un œil réaliste contribuant à faire osciller l’histoire de Luciano entre souvenirs et fables.

La Légende du Roi Crabe – Shellac

Invente-moi une histoire

Porté par les troublants Gabriele Silli et Maria Alexandra Lungu, La Légende du Roi Crabe s’appuie avant tout sur un casting de gueules plutôt que d’expérience. Tout comme le duo de réalisateurs, dont c’est le premier long-métrage, les acteurs choisis font ici leurs armes ou confirment de premières expériences. Bien loin du lissage stéréotypé auquel nous habitue une industrie qui oublie parfois que son cœur est un art, cette galerie de “vraies gueules” atypiques contribue à la crédibilité de son propos et d’une légende teintée de vérité se passant d’homme à homme, de génération à génération.

Si elle ne figure pas au pinacle des mythes fondateurs, la légende de Luciano est porteuse de messages divers et variés mais également de l’amusement de ses auteurs. En guise de messages, la première partie est un appel et une mise en garde pour celui qui fait sien le combat contre l’ordre établi. Elle est aussi un rappel de la lutte entre la République et le Prince et des valeurs mises en jeu. Si la deuxième partie s’attelle plus à dénoncer l’avidité et l’aveuglement des colons en Amérique du Sud, incapables de voir la richesse de lieux magnifiques car obnubilés par l’or et les trésors perdus, elle est également le terrain de jeu des réalisateurs.

Abandonnant son travail d’hommage au cinéma d’auteur italien, la deuxième partie creuse plus du côté des codes du western, – qu’elle s’amuse à titiller par ses scènes de duels de regards et les échauffourées armées qui s’ensuivent, – pour faire sombrer sa légende dans un aspect fantasmé. S’il semble peu probable que quiconque sache ce qu’il est advenu de Luciano après son départ pour l’Argentine, fuyant le courroux du prince, la légende ne s’en soucie guère. Qu’est-il advenu de Luciano ? Et de son amour pour Emma ? Rien de tout cela ne peut disparaître sans conclusion, alors la légende y pallie, complète et fantasme. Le spectateur en fait de même.

La Légende du Roi Crabe – Shellac

D’une beauté et d’une poésie rare, La Légende du roi crabe de Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis est une surprise très prometteuse qui nous transporte dans un écrin duveteux au cœur d’une fable sensible et dramatique dont on fait les légendes. On attend avec impatience de retrouver le duo de réalisateurs mais également celui de Gabriele Silli et Maria Alexandra Lungu dont le charisme et l’inspiration marquent la pellicule et nos rétines.

La Légende du Roi Crabe de et par Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis, avec Gabriele Silli, Maria Alexandra Lungu, Severino Sperandio… 1h39
Sorti le 23 février 2022.

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