[RÉCAP] Festival Microciné, 17 février 2024

Ce samedi 17 février a eu lieu la seconde édition du festival Microciné, toujours au Club de l’Étoile mais cette fois-ci amputé d’une journée. Si vous avez suivi les récentes activités du site, vous aurez constaté que l’événement a été allègrement relayé dans nos pages, notamment par les rapports privilégiés que nous entretenons avec son programmateur et animateur, créateur de la chaîne du même nom, le critique de cinéma Samir Ardjoum. Après l’interview-fleuve de ce dernier et notre invasion avec sept membres de la rédaction sur sa chaîne pour dialoguer autour de Les vacances de Monsieur Hulot, on est en droit de se demander si revenir une nouvelle fois sur les ressentis autour de l’événement ne s’apparentent pas à la promotion du travail d’un copain qu’on aime un peu trop. Mais passées les portes du cinéma emblématique situé rue de Troyon, on se rappelle la raison de notre venue : les quatre films présentés, triés sur le volet pour leur rapport intime avec le maître de cérémonie, et sur lesquels nous ne pouvons que revenir.

La vie de château (Jean-Paul Rappeneau, 1966)

Au programme de cette édition 2024, de la comédie, beaucoup de comédie. Avant que Snake eyes ne vienne contredire ce fil rouge présumé, deux premiers longs-métrages nous sont proposés, à commencer par celui d’un réalisateur au final assez rare, fort de « seulement » huit longs réalisés en 65 ans de carrière. Rare ne veut pas dire inconnu et Jean-Paul Rappeneau est un nom qui figure sur beaucoup de lèvres tant sa marque sur le cinéma français est indéniable. Pour qui ne le connaît pas, La vie de château donne instantanément envie de se plonger dans son œuvre tant tout y invite à la découverte, à commencer par un rythme empruntant allègrement au théâtre de Guignol et dont l’aspect dévastateur ne peut s’avérer qu’entraînant. Pourtant, au premier abord, tout pourrait sembler banal : sur le papier, cette histoire de multiplicités amoureuses s’apparente à du Feydeau — quoi de pire pour lasser ! Sur fond d’une occupation allemande qui tarde à apparaître, nous suivons les mésaventures de Marie (Catherine Deneuve), mariée à Jérôme (Philippe Noiret), attirée par Julien (Henri Garcin) et désirée par Siegfried (Carlos Thompson). La malice d’écriture de Rappeneau est de jouer la carte de la surprise : La vie de château est un vaudeville qui n’en est pas un, une comédie potache qui n’en est pas une, un drame qui se dissimule mais se cache à peine.

À ne jamais tomber dans la farce, l’écriture du film lui confère sa force, qui n’oublie pas la réalité dans laquelle il s’ancre : celle de ces bourgeois·es planqué·es en campagne jouant de subterfuges pour ne pas se mêler au conflit qui pourtant les assaille de tous bords. Comme pour les archétypes qu’il s’amuse à détourner — la belle naïve que l’on pense accrochée aux hommes mais qui est toute sauf dépendante, le général nazi venu asservir la maisonnée qui ne déclame que ses envies de possessions amoureuses, etc. —pour rendre tous ses personnages complexes et sujets à notre empathie, Rappeneau se complaît à opérer des revirements sur toutes les situations qu’il met en place. Ainsi, quand Charlotte (Mary Marquet), mère de Jérôme et maîtresse du château, prétend à ses accointances avec le général allemand du coin pour ne pas voir ses sbires débarquer dans le jardin, c’est toute la garnison qui lui impose la prise de possession des lieux. Lorsqu’il est découvert que Jérôme, en plus d’une jalousie maladive, se refuse à aller emménager parce qu’il est surtout un sérieux planqué, les circonstances rendent le personnage plus courageux que les résistants eux-mêmes lorsque le soldat français envoyé à l’infiltration, lui, est plus occupé à conter fleurette. On retrouve, par le côté « Théâtre de Guignol » mentionné plus haut, une envie d’affirmer des gags visuels bien pensés — le saute-mouton pour masquer le résistant, la chute d’une échelle lorsqu’il s’agit de décrocher un parachutiste de l’arbre… — mais qui ne sont jamais mis là au hasard et, à défaut de provoquer l’hilarité dans cette volonté de rythme qui ne nous lâche jamais, servent toujours la narration. Ce qui est disséminé par petits aplats à mesure qu’elle avance prend une ampleur en deuxième temps, ne laissant aucune thématique de côté.

Les comédies sur fond de guerre, ces années en ont vu une tripotée. Le temps nous a malheureusement fait retenir les autres, ces Septième compagnie que l’on nous ressasse tous les dimanches pré-Noël, qui en masquant tout sous le gag grotesque en oublient de restituer la gravité et la réalité humaine d’une époque. La vie de château en a conscience. Un premier long étonnamment maîtrisé, et surtout une belle manière de commencer la journée !

Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) (Bruno Podalydès, 1998)

La salle commence surtout à se voir dotée de visages inconnus. Là où la séance de La vie de château donnait un intime digne de l’entre-soi — parmi la trentaine de têtes présentes, youtubeurs et confrères journalistes se présentent via leur pseudonyme —, c’est Bruno Podalydès qui commence à ameuter le public « extérieur ». Dispersés dans le club de l’étoile, les mêmes rires se voient accompagnés de ces nouveaux-là, tant Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) l’emporte à son tour.

Pour qui connait le cinéma de Bruno Podalydès, mettant en scène des personnages rêveurs, souvent gauches, tiraillés par leur obligation de sociabilisation et leurs envies amoureuses, ce premier long-métrage est la matrice promise. Le concerné, Albert — dans la grande tradition des personnages de Podalydès dont le prénom commence par un A — est cet archétype de l’homme perdu qui ne sait où donner de la tête et se fie à un instant providentiel (ainsi qu’à ses vomissements lorsque le stress l’emporte). Les maladresses d’Albert deviennent un atout lorsqu’elles attirent à lui ces femmes qui l’observent et le trouvent charmeur malgré lui. Notre loser auto-proclamé se retrouve à enchaîner les conquêtes et ne sait plus que faire, tombant dans des situations rocambolesques ou les éléments sont contre lui.

Ce n’est pas le/la spectateur·ice qui sera capable de l’aiguiller, ce cher Albert ! Rendant chacun de ces profils féminins irrésistible, tant par les situations dans lesquelles elles interviennent que dans la manière dont Bruno Podalydès les filme — le même amour qu’il offre à son frère Denis, incarnant le personnage principal —, nous ne pouvons que tomber à notre tour amoureux·se d’Anne, Sophie et Corinne. Albert n’apparaît pas comme un salaud malgré ce quadrilatère sentimental, emporté par des femmes sûres d’elles qui n’ont fait qu’égailler ses sentiments. Nourri par ses dialogues piquants, Dieu seul me voit (Versailles-chantiers) est aussi l’objet de situations ubuesques qui accentuent sa comédie mais aussi l’empathie que nous ressentons envers les personnages. On ne peut qu’être cueilli·e devant une scène de jeux sexuels où Cécile Bouillot et Denis Podalydès, nu·es, courent dans une pièce en faisant l’avion, la caméra circulaire embrassant l’espace, avant que les deux ne se « posent sur la piste ». Aussi, dans une référence au Sceptre d’Ottokar de la bande dessinée Tintin, nous voyons notre personnage accompagner une jeune Jeanne Balibar au restaurant syldave Klow, où il devra faire de nombreux passages en arrière-boutique, comme le célèbre reporter recherchant le repère de malfrats. Le restaurant fait autant office de lieu comique, Albert revenant de plus en plus débraillé suite à ses nombreux passages aux toilettes, que de révélation intime pour le personnage, quand la discussion avec Anne, pivot du film, lui fait réaliser qui il est et ce qu’il veut.

Moins élancé dans les situations gaguesques que La vie de château, Dieu seul me voit (Versailles-chantiers) nous dépeint le portrait de l’homme commun. Les doutes d’Albert nous ont tou·tes assailli·es à un moment de nos vies, et les mêmes maladresses face à l’inconnu nous ramènent à lui. Bruno Podalydès n’aura de cesse de décliner des miroirs de ce personnage, y mettant son identité, propre comme cinéma.

Les vacances de Monsieur Hulot (Jacques Tati, 1953)

Rivé·es sur les lèvres des figures jalonnant l’écran lors des premières séances, les spectateur·ices du Club de l’étoile, qui se remplit toujours de quelques nouvelles têtes, doivent désormais axer leur concentration ailleurs. Si les deux précédents films ne sont pas exemptés de mise en scène et se sont parfaitement démarqués de ce côté, parler d’images prend un autre sens lorsque Les vacances de Monsieur Hulot est projeté. Volontairement avare en dialogues, souvent inaudibles ou ne servant qu’à alimenter une toile de fond contextuelle, Jacques Tati met toute sa foi dans la manière de construire ses cadres. Son cinéma ne se développe qu’à partir des situations créées, ici destinées à montrer le fossé social entre une classe bourgeoise habituée à son confort vacancier et cet arriviste qui tente d’y trouver sa place. Plutôt que de partir dans un éloge à l’égard de ce merveilleux film, laissons la rédaction parler, l’occasion de vous partager de nouveau l’émission que nous avons faite avec ce cher Samir, directement sur la chaîne de Microciné :

Snake eyes (Brian de Palma, 1998)

Dernière séance de la journée et incursion outre-atlantique avec Snake eyes de Brian de Palma. Au programme, un Nicolas Cage survolté, un faux-plan séquence virtuose et des milliers de regards rivés sur les terreurs d’une Amérique toujours pas remise de l’assassinat de JFK. Puzzle qui reconstruit tant les événements dont nous n’en percevons que les éclats que la psyché d’un personnage contraint à la rédemption, le film est surtout une leçon d’écriture et de montage, qui n’a pas perdu de sa folie depuis les années qui nous séparent de sa sortie. Sans surprise, Snake eyes est la séance la plus remplie de l’événement, le gros du public attiré par les sirènes américaines, inconscient des merveilles qu’il a raté. On ne lui en veut pas tant découvrir le film de Brian de Palma en salle est une expérience incontournable. Comme pour la séance précédente, nous avons déjà pu discuter du film lors de notre rétrospective autour de l’auteur, que vous retrouverez ici : https://onsefaituncine.com/retrospective-brian-de-palma-8-trois-missions-impossibles-un-fin-stratege/.

Chaque séance s’est vue accompagnée d’un temps d’échange avec un·e invité·e, occasion d’échanger autour d’images sélectionnées pour dialoguer avec le film avant de tourner ce même dialogue vers le public. Un grand merci à Marguerite Debiesse, des Fiches du cinéma, venue discuter de La vie de château (nous rappelons à ce titre, puisque cela a été évoqué, que Les fiches du cinéma, plus ancienne revue à traiter du septième art, est en danger et a bien besoin de nouveaux·velles abonné·es pour survivre !). À Mathilde Grasset, actuellement en écriture d’un recueil d’entretiens avec Bruno Podalydès et à Clément Colliaux, de la Revue Tsounami, pour leur échange et expertise autour de Dieu seul me voit (Versailles-chantiers). À Kephren Montoute, déjà présent l’année précédente, pour venir apporter ses lumières sur Les vacances de Monsieur Hulot. À Abdel Raouf Dafri, scénariste et réalisateur, venu élucider avec nous — pendant presque une heure trente ! — le meurtre de Snake eyes. Surtout, merci à Samir Ardjoum et au Club de l’Étoile pour l’organisation d’un tel événement, qui l’on espère ravira de nouveaux cinéphiles pour les prochaines éditions !

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