[CRITIQUE] Les Damnés : vers l’ouest, rien de nouveau

Succédant au très beau Godland (2022) et au pathétique Les Colons (2023), Les Damnés s’impose comme le « film de survie » de cette année voué à proposer une expérience sensorielle et saisissante. Dans la lignée de son œuvre mêlant documentaire et fiction consacrée à la ruralité contemporaine américaine, Roberto Minervini opère un troublant voyage dans le temps. Il est cette fois question de la guerre de Sécession, plus précisément d’un bataillon chargé d’aller à l’ouest sans savoir de quoi demain sera fait.

Il faut toutefois passer une introduction qui sonne comme une note d’intention quelque peu vulgaire : une meute de loups dévore une carcasse dans une férocité qui n’a d’égale que la sérénité des bêtes. L’incertitude prend le pas, les soldats avançant tête baissée dans une nature si palpable qu’elle invite autant à la fascination qu’à l’anxiété. Contrairement aux œuvres susmentionnées, Les Damnés se veut d’une radicalité extrême à travers un processus d’évidement jusqu’au-boutiste. Minervini épure son cinéma de tout artifice, peu de musique comme d’effet de montage sont au rendez-vous. Son dispositif flirte toutefois avec la démonstration de force en suivant une logique d’illustration sensorielle (grands angles à tout va, caméra immersive en mouvement permanent) pour filmer ces hommes dont on ne sait rien.

Les Films du Losange

On a l’impression de voir une version militaire de La rivière rouge de Howard Hawks par Iñárritu – le côté pompeux « grande leçon de vie » de The Revenant en moins –, le bétail étant désormais un assemblage de gueules cassées à la destinée pas beaucoup plus heureuse que celle des bovins. De fait, il s’attache à ces êtres qu’il aime saisir pendant l’effort et insiste sur les visages émaciés ou les gestes répétitifs et précis comme l’ouverture d’un barillet, tout en les ramenant à leur modeste place face à l’immensité des paysages. La diversité de cette galerie – des vétérans bourrus à l’allure de vikings aux jeunes bambins dignes du séminaires en passant par ceux qui sont dans la fleur de l’âge – invite une camaraderie bienvenue quoique discrète en parallèle de la quête collective. On échange une gorgée de flasque entre deux coups de main bien entourés pour permettre aux chariots de continuer. Rapidement, la mission change et désormais l’attente guette la troupe condamnée à rester aux aguets d’une éventuelle attaque.

Un autre film commence, évoquant une relecture glaciaire du Désert des Tartares de Dino Buzzati dans son rapport au temps et à l’envie d’appuyer sur la gâchette. C’est l’occasion pour Minervini d’arpenter le camp et d’explorer ses dynamiques. La camaraderie prend la forme d’un apprentissage et d’échanges autour du feu pour les plus novices dont les nobles convictions sont le lointain souvenir de leurs collègues. Le crépitement des flammes et le bruit du vent, jusqu’alors repères sonores dans cette immersion, sont accompagnés de discours contraires sur la Foi ou la nécessité de la guerre pour caractériser davantage les guerriers et leurs motivations. Cet élan didactique déçoit presque tant il révèle la limite du projet de Minervini qui, derrière ces champs-contrechamps bavards, ne développe qu’une maigre pensée sur le réel tout en l’assénant frontalement. De fait, Les Damnés est un film en vase clos qui se contraint lui-même à emprunter des rails discursifs pour mieux révéler une pauvreté dans le regard, lequel tourne vite à la philosophie de comptoir. Ces échanges dessinent toutefois en creux un autre questionnement, celui de la Patrie et du sacrifice en son nom, qui parvient tant bien que mal à faire dialoguer le film avec le contemporain à l’heure où les conflits de cet ordre font rage. Les jeunes soldats ont l’amalgame facile entre le divin et le drapeau, contrastant fortement avec les mercenaires vénaux qui les entourent pour qui la survie est la seule raison qui vaille.  

Les Films du Losange

Les Damnés ne change pour autant pas de ligne directrice, voire l’affirme dans une séquence de fusillade filmée en caméra épaule durant laquelle l’ennemi est réduit au son et aux rais des balles. La physicalité du récit est matérialisée par l’effort technique qui donne presque une impression vidéo-ludique dans le suivi de l’action ; nous courons et sommes aux côtés des survivants, cherchant autant à identifier la source des tirs qu’à s’échapper en gardant la vie sauve. À l’évidement initial s’ajoute une logique d’épuisement, le temps se dilatant au gré des rafales arythmiques qui empêchent de prévoir la fin de l’assaut en cours. L’incertitude change de forme et de visages.

Les survivants se divisent : deux restent dans la plaine décimée pendant que les autres partent gravir une montagne pour envisager la suite du chemin. Le mouvement n’est toutefois qu’illusion et s’avère davantage psychique que physique. On fantasme l’ailleurs (qu’y a-t-il de l’autre côté ? Parle-t-on de la vie ou des États-Unis ?) en remettant en question la cause du volontariat dans cette mission suicide pendant que les corps gèlent et flirtent avec le trépas. L’immobilisme va de pair avec l’angoisse d’une nouvelle effusion insoupçonnable et chaque bruit devient une source de méfiance de l’environnant. Minervini s’attarde sur les ultimes détails (le réchauffement des orteils ou l’apprentissage du tir) et crée de vraies-fausses ellipses étonnantes ; le temps écoulé entre chaque coupe nous échappe, au même titre qu’il devient impossible de savoir si les deux intrigues avancent bien en parallèle. L’insaisissabilité des ennemis, semblant proche des deux groupes en même temps, renforce cette impression et l’espace, qui semblait infini au début, se réduit comme peau de chagrin. Il faut attendre une rencontre manquée avec l’adversaire pour qu’au milieu de ce manège de la vanité, un sursaut de poésie prenne vie. Plutôt que de tirer et de courir vers une mort certaine, les deux soldats se réfrènent et s’éloignent, bousculant l’ordre attendu des choses comme on remuerait une boule à neige. Les flocons tombent sur les visages sales et meurtris pour mieux les caresser. L’épiderme revit l’espace d’un instant, Les Damnés ont repris du poil de la bête.

Les Damnés, écrit et réalisé par Roberto Minervini. Avec Jeremiah Knupp, René W. Solomon, Cuyler Ballenger… 1h28

Présenté au festival de Cannes 2024 dans la catégorie « Un certain regard »

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