Le cinéma nous rappelle que même peu avant la fin de l’année, de belles surprises peuvent créer l’événement. L’Innocence de Kore-Eda et Vermines de Sébastien Vaniček démontrent qu’il n’y a pas de semaines à manquer, les bons films sont là où on ne les attend pas. On n’attendait plus Vermines, tout comme on ne voulait pas attendre La Tour de Guillaume Nicloux, son film miroir. Tous deux approchent un genre horrifique où l’environnement est un immeuble, par extension une banlieue. L’un rate tout ce qu’il entreprend en devenant une caricature raciste portée par des acteurs assez moyen et le rappeur Hatik, qui crie plus qu’il ne rappe. On peut décidément en vouloir à quelqu’un d’aussi nihiliste qui voit dans tous ces personnages non pas des individus mais des sauvages communautaires. Là où Nicloux veut embrasser une histoire qu’il ne maîtrise pas, Vaniček réussit à comprendre ce que doit être son film, ainsi que les liens qu’il doit établir avec tout un pan du cinéma bis.
Tout commence lorsque Kaleb, amoureux d’animaux exotiques, amène chez lui une araignée qui causera bien des problèmes dans son immeuble de cité. On a rarement pris au sérieux les araignées, leur pouvoir horrifique et l’imagerie cinématographique qu’elles peuvent convoquer. Mis à part Arachnophobie de Frank Marshall, peu de films font état de ces insectes. Ces deux films ont de passionnant un effet d’écriture qui consiste à prendre un danger d’un milieu exotique pour l’implanter dans le quotidien d’un quidam. Rien de plus effrayant que la possibilité d’identification avec un lieu ou un personnage. Dans un autre domaine, le T-Rex de Jurassic Park : Le Monde Perdu gagne à nous effrayer quand il quitte l’ile pour des résidences pavillonnaires. Car si l’insecte est observé dans un décor de désert ou de jungle, notre crainte de spectateur est mis à distance, alors que dans une salle de bains… L’angoisse en est tout autre. La salle de bains de Vermines, c’est celle où Lila, enfermée dans le bac de douche suite à la vision d’une araignée seule, est filmée à travers le miroir. Tout nous suggère l’apparition des bestioles que nos héros n’ont pour l’instant pas rencontrées, et la tension joue sur le décalage avec la peur, la banalité de ces frayeurs communes pour dépasser le cadre par la multiplication des saloperies à huit pattes, et par extension de l’horreur.
Immenses, grouillantes, aux pattes longues et velues, discrètes, nombreuses… Autant d’adjectifs pour créer chez le spectateur un frisson long et désagréable. Vermines a de merveilleux qu’il apporte une attention décuplée à sa narration ainsi qu’à la mise en lumière de son objet horrifique. En général (coucou La Tour), on découvre que la faiblesse est particulièrement présente dans une de ces catégories. L’occasion de souligner le travail du co-scénariste Florent Bernard qui dans son approche des héros arrive, notamment par la caractérisation comique, à nous donner une empathie envers chacun d’eux et nous faire craindre pour leur mort. Arrivés au sous-sol de l’immeuble, supposément une des issues envisageables, c’est un couloir recouvert de toiles qu’ils doivent traverser. Le rajout d’un minuteur permettant d’éclairer la pièce – et de tenir les araignées à distance – ajoute à la tension. De l’autre côté du couloir, c’est une porte bloquée par des policiers en panique qui les repoussent violemment qui les attend. Le chemin est miné d’embûches, les nerfs des personnages et le jeu des comédiens sont à rude épreuve. À ce titre, le casting nous épate par sa capacité à entretenir ces émotions sans tomber dans la caricature. On peut être surpris par un Jérôme Niel à mourir de rire, qui le temps et le matériel pour démontrer son talent d’acteur. Lui qui nous avait déjà surpris dans le court-métrage Pas bouger du même Sébastien Vaniček – qui nous fait aisément oublier le nanar Le manoir, un belle erreur de piste – propose un personnage complexe, dont la candeur et la gentillesse semblent être en décalage avec le personnage principal. Présenté comme étant son ami proche, il s’oppose naturellement à lui dans sa manière d’être beaucoup moins ancré dans le réel. Tout au long du film, il est question de sa vilaine manie de voler des vélos qu’il cache dans le box de Kaleb, voulant jouer au dur plus par naïveté que par réelle méchanceté. De par sa légèreté, il amène à faire souffler les spectateurs entre deux scènes de tension. Après sa captivante interprétation dans Suprêmes, Théo Christine (Kaleb) confirme son talent pendant que Lisa Nyarko brille à l’écran dans l’interprétation de la sœur. Les deux acteurs saisissent l’alchimie frère/sœur recherché par les scénaristes. Étant finalement le moteur central du film, définissant tout ce qu’on allait ressentir pour ses personnages. N’oublions pas qu’en point de départ nous avons Kaleb (Théo Christine) et Manon (Lisa Nyarko) qui, de par leur désaccord quant à l’avenir de l’appartement de leur mère, ne cessent de s’opposer. L’opposition et la mésentente sont plutôt bien exprimées, notamment par l’utilisation de la musique. Kaleb écoute son rap avec ses écouteurs et donne à deviner un enfermement quand Manon, à l’inverse, écoute du metal depuis une enceinte, et est ouverte aux autres. C’est elle qui amène d’autres personnages, pourtant présentés comme des amis d’enfance, à se mêler à l’aventure alors que Kaleb s’est fermé à eux depuis longtemps. L’occasion de retrouver avec plaisir la présence de Finnegan Oldfield et Sofia Lesaffre.
L’ouverture du film nous fait comprendre que Sébastien Vaniček sait où il met les pieds, d’où il vient et quel chemin il va prendre pour la création du long-métrage. Tout commence dans un désert qui pourrait être le Sahara, où un groupe d’hommes équipés semble être à la recherche de quelque chose. Ils parlent entre eux en arabe avant d’injecter un gaz toxique dans ce qui semble être des petites cavités. Ils cherchent surtout à capturer des araignées plus agressives que prévues. Cette première scène célèbre les codes d’un cinéma bis américain qui a toujours aimé jouer avec l’orient comme point de départ de malédictions, de magie ou de monstruosités. Les plans sont larges comme pour appuyer un décor et les figures à l’écran dignes de séries pulp. Le film choisit sciemment de ne pas traduire les propos des personnages afin de déstabiliser son spectateur. Fascinante entrée en matière qui donne à construire un pont avec le cinéma américain. Sébastien Vaniček applique une recette qui a un goût de reviens-y, de nostalgie où l’ensemble du film ne doit pas être écrasé par un contexte social qui empêcherait les fantaisies du genre. Le film a beau critiquer un abandon des banlieues avec une certaine justesse, tout doit passer en filigrane et ne pas devenir le premier moteur du film. La Gravité de Cédric Ido, sorti la même année, est dans un sens similaire à Vermines mais manque d’une ambition de divertissement dans la mise en scène. L’aspect social est trop appuyé pour perdre le spectateur dans un récit qui provoque un ennui poli. La tenue du mystère et l’interprétation de celui-ci nous amène à l’appréhension totale du long-métrage. Tenir en halène avec des personnages aux envergures dramatiques est un travail plus dense que celui de faire planer un ton léger. Vermines décide de prendre le pas et d’amener des personnages aux vies également dramatiques (la mère de Kaleb et Manon vient de mourir), sauf que leurs conflits amènent à jouer sur la dualité du rire et de l’empathie pour laisser notre attention à ces bestioles du malin : les araignées.
L’idée principale reste de ne pas perdre son public et l’attraper dans un jeu de frayeurs. Vermines adopte une structure vidéoludique à travers l’échappée de ses personnages au sein de cet immeuble décrépi, envahi par des araignées mortelles. Chaque séquence se veut comparable à un niveau qu’ils doivent traverser. Sébastien Vaniček est un réalisateur prometteur qui élabore ses scènes avec une attention remarquable. On le constate avec amusement dans sa manière de présenter les premières scènes avec les araignées. Il s’amuse en jouant avec le hors champ, leur taille, leur nombre. L’adage qui voudrait que les petites bêtes ne mangent pas les grandes devient obsolète dans cette convocation de frayeurs cachées. Vermines dose avec précaution l’utilisation des effets visuels et réels et utilise le meilleur des différents artisanats. Entre la conception d’araignées avec l’atelier 69, les modèles 3D avec Macguff et les vrais, la liberté d’établir une mise en scène adéquate à dégager tout le potentiel horrifique de l’araignée est totale. Tout ce petit monde offre au film son cachet, et contribue à l’augmentation de la terreur. Puisque de tels effets sont réussis, le champ est plus frontal et peut dévoiler le corps des monstres plus aisément. Lorsque Kaleb vend une paire de chaussure à un voisin du bâtiment, celui-ci en voulant les mettre tombe sur une nuée d’araignées grouillant de sa main à l’intérieur de son t-shirt. L’illusion est totale.
Malgré cet aspect hautement prometteur, on ne peut pas s’empêcher de souligner quelques faiblesses. L’admiration que nous procure le déploiement d’un tel décor est contrasté par un sentiment de répétition. Les cris, les fuites, le jeu entre l’obscurité et la lumière font autant preuve d’inventivité que le long-métrage s’essouffle dans son second acte qui reprend la même formule. Puisque le film est une fuite constante, il est logique qu’il atteigne une impression de redondance, qui peut des fois s’alourdir par des choix scénaristiques destinés à faire avancer l’histoire au dépit de la cohérence. Lors de la conclusion, le personnage de Jérôme Niel, pourtant présenté comme couard, fait un choix jamais évident et qui, à défaut d’être faussement héroïque car sacrificiel, met les autres en danger, dans ce qui justement semble être une fonction scénaristique destiné à donner un coup de fouet à un film qui n’en a pas besoin.
Vermines est sans aucun doute la pépite de fin d’année que tout le monde attendait. Il nous démontre un savoir faire, un regard de plus en plus affuté sur le genre. Ce film représente d’une certaine manière une nouvelle génération qui arrive en sachant avec plus d’acuité quoi faire au cinéma.
Vermines, de Sébastien Vaniček. Écrit par Florent Bernard et Sébastien Vaniček. Avec Théo Christine, Sofia Lesaffre, Jérôme Niel… 1h45
Sortie le 27 Décembre 2023

