La 29e édition du festival Fantasia s’est terminée le 3 août dernier. Hormis Mother of flies de John Adams, Zelda Adams et Toby Poser (qui est reparti avec le Cheval Noir du meilleur film et de la meilleure musique), il n’y a pas eu de franc coup de cœur mais toutefois de belles rencontres avec des talents prometteurs (Alexander Ullom avec It ends, Alex Russell avec Lurker, Lu Ruiqi avec Contact lens, Kim Soo-jin avec Noise…), de nombreuses belles idées menant à des résultats en demi-teinte (la catastrophe écologique de The well, les limites du militantisme dans La mort n’existe pas, le deuil vu par les yeux d’un compagnon fidèle dans Good Boy…), et des tentatives hasardeuses dont l’exécution s’est révélée au mieux malheureuse (Foreigners), au pire catastrophique (A grand mockery, Anything that moves).
Deux tendances notables émergent des longs-métrages découverts lors de l’événement. En premier lieu, une anxiété généralisée pour les jeunes générations. Un sentiment alimenté par le creusement du fossé social entre privilégiés surnageant dans l’opulence et laissés pour compte au bord de la noyade, le manque de volonté politique face aux changements climatiques et l’incertitude quant à un avenir professionnel ou familial stable. Des ados de It ends coincés sur leur route sans fin aux millenials de Messy legends dissolvant leur angoisse dans l’effervescence des nuits montréalaises, la carte de l’ultra-capitalisme semble constellée de voies sans issues. En résulte le deuxième constat : une propension à l’individualisme et aux bonheurs factices qui ne débouche que sur une plus ample solitude. Une jeune mère délaissée dans Peau à peau, une idole acculée par la célébrité et son fan kidnappé par son obsession dans Lurker, une femme ne trouvant de dialogue possible que par le geste filmique dans Contact lens, un homme qui part mourir seul et laisse son chien sans maitre dans Good boy : certaines projections se quittent avec un lourd sentiment de tristesse.
Images sombres sur une sombre époque. Ces films sont plus qu’un reflet. Ils sonnent comme un appel à l’aide. Un incitatif à ne pas baisser les bras. Quitte à choisir les avenues les plus inhabituelles, hors-normes, fantasques ou mystiques. Mother of flies nous confirme que l’espoir subsiste. Fantasia continuera sans doute de le faire. D’ici le 30e anniversaire, fermons ce chapitre sur quelques rattrapages.

Porté par la présence magnétique et le regard intense de Dolores Oliveiro, The virgin of the quarry lake de Laura Casabe offre un portrait sans concession d’une Argentine du début des années 2000, lacérée par l’instabilité sociale et un désastre économique d’où suinte la brutalité la plus crue. En témoigne une première séquence où un homme sans ressources est tabassé en plein jour après avoir déféqué au milieu d’une rue poussiéreuse en banlieue de Buenos Aires. Parmi les témoins médusés du quartier, une jeune fille, Natalia (Dolores Oliveiro) vers qui le visage tuméfié du malheureux se tourne en un plan rapproché terrifiant comme un avertissement d’une jeune existence amenée à être continuellement teintée de la rougeur de la violence. L’asphalte, l’eau, les corps, partout le sang se répand. L’autre marqueur de ce climat oppressant, c’est ce caddie, abandonné sur la route, venu d’on ne sait où, rempli à ras-bord et bordé de sacs plastiques desquels goutte un liquide douteux, d’où émane une odeur nauséabonde et qui invite la vermine à l’explorer. Provocant témoin de la pauvreté du lieu, on s’étonnerait à peine que ces poches de plastique contiennent des restes humains. Mais c’est surtout sa permanence, l’inaction des autorités face à sa présence et, conséquemment, son étrange normalité, qui confèrent aux premières scènes une atmosphère malaisante. Ce caddie n’est plus un objet, c’est un état de fait.
Au cœur de cet inquiétant climat, l’adolescente se confronte à des tourments sentimentaux qui remodèlent une personnalité déjà troublée par l’absence parentale et l’éducation d’une grand-mère (Luisa Merelas) ouverte au mysticisme. Natalia n’a d’yeux que pour Diego (Augustín Sosa) avec lequel les balbutiements d’internet lui permettent d’interagir quotidiennement par écrans interposés. Ses approches envers le jeune homme attisent la curiosité de ses deux sœurs impatientes d’en savoir davantage sur les relations amoureuses mais celui-ci tombe pour la plus âgée et plus expérimentée Silvia (Fernanda Echevarría). Écartée par l’objet de son désir, elle s’en remet à l’héritage d’une familiarité avec les forces occultes pour se venger du destin. Nous ne sommes jamais loin d’un Carrie (Brian de Palma, 1976) version moiteur latine mais Casabe utilise brillamment et sans renfort d’effets ostentatoires l’imagerie sorcellaire (télékinésie, incantations, purification par le feu). Pour une aïeule inquiète de la direction prise par son pays comme pour une jeune femme doutant de son pouvoir attractif, la magie est le dernier pallier de l’espérance.
Le récit se dilue par moments en intrigues secondaires (le recueil d’un jeune garçon dont la mère est mourante est filmé avec délicatesse et ajoute une dimension compassionnelle au personnage de Natalia mais se juxtapose difficilement aux autres contours sociétaux et sentimentaux du scénario) et hésite entre un développement accru de personnages et une volonté de manier une vaste gamme de thématiques (le souvenir d’une déchirure nationale, les amours naissants, les familles esseulées) en peu de temps. Mais la parabole d’une adolescente obligée au sacrifice pour franchir une étape émotionnelle essentielle (le final sanglant qui voit Natalia contrôler tels des cerbères obéissants des chiens prêts à sauter à la gorge de leur proie est saisissant dans ses coupes brutes et dans sa gestion d’une terreur subite) est superbement illustrée par une photographie qui contraste la chaleur sud-américaine avec la froideur des condamnations. Le lac de carrière du titre, notamment, est un superbe écrin pour mêler la tristesse de reliefs brisés par l’activité humaine et la douceur d’eaux propices aux rêves d’un avenir meilleur.

La complainte du titre du long-métrage de Pedro Martín-Callero, The wailing, (El llanto dans son titre original, Les maudites lors de son exploitation française), c’est celle de générations de femmes qui ont subi les violences directes ou sournoises d’hommes protégés par la domination patriarcale. C’est le cri de celles qui n’ont jamais été entendues. Le réalisateur a bien compris qu’un cri transportant une telle récurrence de douleur trouverait dans le cinéma de genre un environnement propice à la réflexion. Martín-Callero a donc soigné ses ambiances sonores, privilégiant les cry-scares aux jump. Il associe la survenue inquiétante de ces lamentations avec un repère architectural tout aussi lugubre. Une tour d’appartements visiblement inhabitée qui, du Madrid contemporain à la province de Buenos Aires d’il y a vingt ans, a gardé une apparence similaire. C’est un écho tragique de lieux, d’âges et de descendances.
Le point commun des chapitres échafaudant la structure du film est une vérité qui n’est visible que par le biais d’outils de captation d’images : l’ordinateur par lequel Andréa (Esther Esposito) s’entretient de nos jours avec son amant Pau (Alex Monner) qui révèle la présence spectrale menaçante d’un vieil homme décharné ; la caméra de l’apprentie-réalisatrice Camila (Malena Villa) qui met à jour, deux décennies plus tôt, la même silhouette effrayante lorsqu’elle épie Marie (Mathilde Ollivier), mère biologique d’Andréa. Hors de ces images, l’agresseur est invisible, immontrable à qui voudra bien entendre la détresse des jeunes femmes. La parole des agressées est toujours en proie au doute et chercher à contrer l’oppresseur ne conduit qu’a des issues fatales ou tragiques. Le réalisateur reste au plus près des visages pétris d’angoisse d’Andréa et de Camila, l’une blessée par un passé trouble et l’héritage d’une mère que tous ont cru folle, et l’autre ballottée entre l’obsession de suivre les pas de Marie à des fins artistiques et son grimpant désir pour son sujet. Il est en cela aidé par les puissantes interprétations d’Esposito et Villa qui, en déclinaisons de regards, traversent avec intensité le parcours émotionnel auquel, de l’adolescence à l’âge adulte, de pressions sociales en pressions patriarcales, les femmes sont obligées : innocence, doute, terreur. Le professeur qui rejette le court-métrage d’une Camila qui n’a jamais cédé à ses avances, c’est la mise sous silence du talent féminin par des autorités masculines insatisfaites. Pau tombant sous les mains du fantomatique inconnu, c’est l’amour refusé à une jeune fille à qui on a caché ses origines pour mieux la conditionner.
Truffé de belles idées visuelles telle que cette ouverture en boite de nuit où le montage rythmé par les stroboscopes de la piste de danse ne laisse apparaître que par images saccadées la violence invisible qui s’abat sur Marie, le film pêche légèrement par le jeu moins maîtrisé de Mathilde Ollivier (pâtissant sans doute de la comparaison de ses co-interprètes), particulièrement dans ses conversations finales surécrites avec son père (Pierre Marquille, guère plus convaincant). Bémol n’égratignant toutefois en rien les nombreuses qualités du film. Jouant habilement avec une horreur qui dissimule ses actes et conséquences derrière les portes closes (celle d’un logement se refermant fatalement sur Andréa, l’inattendu coup final porté à Camila, la nudité surveillée de Marie, l’errance post-mortem des plaintives), Pedro Martín-Callero livre avec ce premier long-métrage une puissante réflexion sur le cycle cruel d’une injustice systématisée.

Il existe des jalons communs aux films qui traitent de près ou de loin de l’adolescence. La difficulté d’une transition vers un nouvel âge, le vertige des abyssales perspectives du devenir adulte, la place de la jeune génération dans un monde en perpétuelle mutation… Mais dans les petits ricanements discrets des élèves qui parcourent le récit, dans les hésitations à pleinement exprimer leurs sentiments, il existe une forme de naïveté touchante, plutôt rare dans ce type de longs-métrages, qui parcourt Re-write, dernière réalisation du prolifique Daigu Matsui (Japanese Girls Never Die, 2016 ; Remain in twilight, 2021; Just remembering, 2022). Cette naïveté, abordée sans moquerie ni cynisme, portée par un ensemble de jeunes acteurs justes et convaincants, apporte une belle authenticité aux parcours individuels et communs de protagonistes auxquels on s’attache rapidement. Il y a derrière le plaisir de Matsui à jouer avec les boucles temporelles une sorte de bienveillance qui nous laisse aisément adhérer à la douce fantaisie du récit.
Dans cette œuvre inspirée du roman The girl who leapt through time de Yasutaka Tsutsui (1967) et de son adaptation filmique de 1983 par Nobuhiko Obayashi, la discrète étudiante Miyuki (Elaiza Ikeda) tombe sous le charme du mystérieux Yasuhiko (Kei Adachi) qui lui avoue après une apparition soudaine à la bibliothèque de leur établissement scolaire qu’il vient d’un futur lointain de 300 ans. C’est la lecture d’un roman publié à l’époque de Miyuki qui l’a encouragé à bondir dans le temps pour découvrir ce passé intrigant. Donnant temporairement à Miyuki la capacité de faire un aller-retour de quelques années dans le temps, la jeune élève rencontre sa future elle-même qui l’informe qu’elle est l’autrice du livre de chevet de Yasuhiko. Elle se résout donc à écrire cette œuvre d’influence. Mais quand on retrouve Miyuki dix ans plus tard, attendant sa visiteuse du passé, celle-ci ne vient pas. Quelque chose est venu perturber la mécanique temporelle. Lors d’une réunion d’anciens élèves, il apparaît évident que le secret de Yasuhiko n’était pas seulement connu de Miyuki mais de toute sa classe et la véritable maternité (ou paternité) du roman se révèle incertaine.
Matsui jongle entre deux périodes et profite d’un visiteur du futur s’embrouillant dans ses certitudes pour varier les points de vue. En multipliant ses retours vers le passé, Yasuhiko fait son possible pour ne pas croiser d’autres versions de lui-même. Il devient le récurrent témoin de ses rencontres et de ses proches amitiés avec celles et ceux susceptibles d’être l’authentique romancier/ère. Une belle manière d’exploiter la diversité des décors naturels du film : les lumières éclatantes d’un lieu festif éclairés par des feux d’artifice, les reflets scintillants des eaux d’une ville côtière (Onomishi, celle-là même où le réalisateur Obayashi a vécu) ou les recoins propices aux mystères des couloirs anguleux d’une école. La mise en scène reflète une conscience aiguë de l’aspect ludique d’un tel scénario. Les apparitions répétées et soudaines de Yasuhiko juxtaposées en un rapide contrechamp vers les regards éberlués de chaque camarade de classe côtoyés sont non seulement jouissives – par leur petit souffle venteux subit – mais également poétiques lorsqu’elles s’accompagnent pour les personnages d’une subtile senteur de lavande, belle accroche de mémoire et de nostalgie pour les étudiants rendus adultes. Matsui parvient à bien équilibrer les codes du cinéma de genre, de la comédie romantique et du coming-of-age movie en ne laissant jamais son spectateur de côté (nous restons auprès de Yasuhiko et l’un de ses camarades lorsqu’ils tracent le schéma d’une logistique complexe visant à redresser les courbures du temps). Malgré la foisonnance des personnages, chacun sait apporter ses nuances sur ces rencontres majeures qui changent nos vies, sur les objectifs de jeunesse que l’âge adulte ne permet d’atteindre et sur les destins épars des proches que nous aurions souhaité voir grandir à nos côtés. Savoureux mélange de comédie loufoque et de déambulation mélancolique à la portée émotionnelle touchante, Re-write reste l’une des plus charmantes surprises du festival.

Les scènes d’ouverture de Peau à peau, réalisé par Chloé Cinq-Mars, donnent le ton. Le tragique ne rôde jamais très loin du bonheur. Alors que Pénélope (Rose-Marie Perreault), prénom parfaitement choisi pour une femme en attente et en doute permanent, évoque l’amour de sa vie en voix off, c’est un corps inerte, à demi-submergé, qui se révèle à la surface d’un lac. Entre ce souvenir de Charlotte (Marie Bélanger), sœur disparue qui la hante et son retour, apaisée, en fin de film, vers le même plan d’eau, c’est à une maternité chaotique et déstabilisante que la jeune femme fait face. Une maternité qu’elle doit affronter seule, entre un conjoint (Simon Landry-Desy) trop assommé par ses vapeurs de pot1, un ancien amour qui malgré son authentique tendresse, n’est qu’une escale charnelle et des parents soucieux de voir leur tranquillité perturbée par les visites de leur fille. C’est elle qui parcourt les rues la nuit pour conduire le petit Lou au sommeil, c’est elle qui le nourrit, qui reste à ses côtés la journée durant, isolée dans le surcadrage des portes, fenêtres et patios, et traumatisée par un épisode violent survenu dans un dépanneur2 dont elle questionne la réalité.
Si elle n’écarte aucunement les preuves d’amour véritable de la jeune mère pour son enfant, la réalisatrice nous confronte frontalement aux aspects les plus éreintants et les plus émotionnellement douloureux de l’état maternel. Dichotomie notamment soulignée dans les scènes d’allaitement. Témoignages du lien unique qui unit mère et fils mais également sources de douleur intense quand les irritations et écoulements sanguins (exacerbées en vision cauchemardesques pendant les nuits de Pénélope) la font souffrir. Pour appuyer l’angoisse quotidienne ressentie par sa protagoniste, Chloé Cinq-Mars emprunte les outils du thriller et de l’horreur : pénombres aux teintes vermeilles, vert vespéral angoissant, objectif épiant en spectre inquisiteur les moindres faits et gestes du personnage. Un plan de profil dans la salle de bain du couple rappelle presque la baignoire horrifique de The Shining (Stanley Kubrick, 1980). Derrière le rideau de bain qui cache la céramique terne, Pénélope, attirée par des bruits extérieurs, s’apprête-t-elle à faire preuve d’une négligence fatale? A-t-elle ou non, quelques jours plus tard, laissé Lou à lui-même dans sa voiture alors que le souvenir du destin macabre de sa sœur la consume? Le long-métrage glisse sur une ligne fine entre crainte incontrôlable d’un danger potentiel et courtes parenthèses d’un peau à peau (contact étroit des peaux nues d’une mère et d’un enfant que le titre du film place comme un refuge) jamais pleinement réparateur.
Présente dans presque tous les plans, Rose-Marie Perreault livre une interprétation magnifique, passant de nouvelle maman sans repère à conjointe déçue et de femme en recherche d’une nouvelle identité à victime d’hallucinations drainantes . Les corollaires les plus terrifiants d’une dépression post-partum sont illustrés par un sentiment permanent de malaise et de perdition, nous faisant douter de la cohérence et de la véracité de ce qui entoure Pénélope (un double la suivant dans les couloirs sombres de la maison, les rats grattant aux murs de la chambre, les miroirs aux reflets douteux, le corps du bébé couvert d’encre où l’on peut lire le prénom de Charlotte). Le rouge est omniprésent, alarme brandie en avertissement d’une destinée vouée à la récurrence de drames (la robe de soirée qui l’amène aux limites de l’adultère, la veste capuchonnée de Charlotte, le sang qui déborde du sein meurtri de Pénélope pour recouvrir le nouveau-né). C’est une éclairante étude d’une maternité loin d’être une oasis joyeuse que propose Chloé Cinq-Mars. Le vide déchirant que le passage de la grossesse à l’accouchement provoque, ce choc violent souvent tu et l’immense difficulté à le surmonter sont présentés, sous couverts d’effets de frayeur fictionnelle, dans leur réalité la plus crue. La note d’espoir finale du film est un superbe hommage à l’intensité de l’amour résultant de ces épreuves.
- Pot : Joint, marijuana, cannabis, dans le language populaire québécois ↩︎
- Dépanneur : Épicerie de quartier. ↩︎

Lorgnant du côté du Edgar Wright de Shaun of the dead (2004) pour le déferlement de dangereux infectés et de The world’s end (2013) pour la composante science-fictionelle, Straatcoaches vs Aliens (Straight outta space dans sa version anglophone) du néerlandais Michael Middelkoop est réalisé avec suffisamment d’enthousiasme et de bonne humeur pour détendre des zygomatiques un peu tendus par les propositions angoissantes et sanguinolentes de Fantasia. Deux amis éducateurs de banlieue (les ‘coaches de rue’ du titre) Amin (Shahine El-Hamus) et Mitchell (Daniël Kolf, principal ressort comique du film) trouvent une chance de sortir de leur confortable cocon d’irresponsabilité et d’adolescence prolongée assumées en affrontant une menace venue d’ailleurs alimentée par le mercantilisme de promoteurs immobiliers.
Le film s’appuie principalement sur un humour d’opposition et de détournements d’attentes. Une ouverture sur un ciel étoilé laisse supposer le surgissement d’un vaisseau spatial ? Il ne s’agit que de la réflexion du couvert nocturne dans la flaque d’eau d’un chantier dans laquelle vient uriner un ouvrier. Middlekoop s’amuse avec sa mise en scène en proposant des angles de vues débullés à outrance, des plans-séquence aériens dérivant dans les recoins gris-moches de l’architecture locale, et s’autorise quelques split-screens divertissants. Les séquences s’enchaînent avec une recherche évidente d’originalité telle que cette affiche promotionnelle de développement urbain idéalisé révélant, quand l’objectif s’approche lentement de son miroir central, l’envers du décor et le chaos bétonné des nouvelles constructions. Outre la société immobilière cupide (dont le nom, Weiland, ravira les amateurs de la saga Alien), les figures d’autorité y sont gaiement ridiculisées. Des policiers youtubeurs qui montent de toutes pièces leurs arrestations filmées, des ministres hilares à l’idée de raser un quartier pour occire les envahisseurs, un père conscient de l’idiotie d’un fils prêt à se servir de la prétention la plus crasse pour lui succéder. La Weiland du film est le canevas parfait pour se moquer des ridicules mécaniques corporatives, vidéo publicitaire au montage horrible visible en réalité virtuelle par des chalands se cognant les uns aux autres à l’appui.
La volonté évidente de ne rien prendre au sérieux (les aliens n’ont pour voracité que la malbouffe des fastfood, la résistance à leurs attaques à coups d’hélium est aussi incongrue que la victoire par le « Indian love call » de Slim Whitman dans Mars Attacks (Tim Burton, 1996)) est cependant plombée par des discours moralisateurs pesants sur les dangers de la gentrification, le sens du sacrifice, la fidélité envers nos proches. La direction d’acteurs laisse souvent la roue tourner trop librement (notamment pour Daniël Kolf et le policier interprété par Oscar Aerts) et les effets spéciaux finaux pâtissent d’un design plutôt cheap (le réalisateur cache un peu la misère lorsqu’il limite le contrechamp sur un vaisseau rappelant le débarquement de Close Encounters of the third kind (Steven Spielberg, 1977) et en se concentrant sur les réactions de visages éclairés de couleurs primaires des protagonistes). L’ensemble, si loin d’être inoubliable, reste toutefois extrêmement sympathique, aidé par l’empathie éprouvée pour une distribution énergique et la passion communicative d’artisans content de venir secouer les branches d’une science-fiction que Michael Middelkoop juge visiblement parfois trop sérieuse.

Sugar rot, de Becca Kozak, quant à lui, s’effondre là où Straatcoaches vs Aliens parvient à emporter l’adhésion malgré la maigreur de son budget. Kozak a elle aussi bien conscience des limites d’une production de faible envergure mais n’utilise aucun levier d’inventivité pour détourner les défauts à son avantage.
Vendeuse dans une boutique de crèmes glacées, Candy (Chloé MacLeod, seul véritable atout du film, vue également à Fantasia dans l’oubliable Foreigners de Ava Maria Safai) porte bien son nom. Son attirance pour la chose sucrée est pour elle source d’un plaisir orgasmique que nul abandon charnel avec autrui n’égale. Agressée par un libidineux livreur, elle voit son corps se couvrir progressivement de substances gélatineuses, de bonbons divers et sorbets variés, attirant une curiosité masculine particulièrement intéressée de goûter, parmi les zones affectées, à celles de son entrejambe. Le ton se veut cartoonesque, fier de ses effets pratiques inaboutis – pour exemple les limites visibles de la prothèse mammaire tuméfiée de MacLeod -, punk et irrévérencieux, mais ne parvient qu’à être vulgaire. Le viol originel est écarté d’un revers de main et tout prétexte à surexposer la nudité des jeunes interprètes est bon à prendre. Le geste filmique serait à demi-pardonné si une telle frontalité était commune à toute la distribution mais ici, le nu masculin ne vise que des rigolades infantiles quand le nu féminin n’est cadré que pour aguicher. Seule oasis au sein du désert de la mise en scène, un décor kitsch et rose-bonbon adapté aux tenues des jeunes marchandes. La répétitivité de scènes de sexe sans la moindre recherche esthétique est lassante et le long-métrage pâtit de l’ennuyant laxisme de son montage (le concert d’ouverture n’est qu’un longuette promotion du groupe punk-rock-BDSM Daddy Issues et la scène d’opération finale s’étire inutilement).
Affiché comme un manifeste féministe libertin et sans complexe puisant ses références dans le cinéma de John Waters ou Russ Meyer, la cheville de ces modèles reste à des kilomètres de la portée de Sugar rot. Le mauvais-goût est un genre en soi, pourvu de codes tranchant volontairement avec des standards jugés trop sages. Mais l’exploitation répétée du corps féminin ne trouve ici jamais de contrepoids, d’exultation qui célèbrerait la réappropriation d’une anatomie féminine servant trop souvent de pâture à l’excitation voyeuriste. Le bonbon Candy, une fois totalement gagné par sa dégoulinante transformation, n’aura servi qu’à une consommation continuelle et brutale, tout propos politique ou militant fondant comme caramel au soleil. Il ne s’agit plus ici de sexploitation ou d’exploitation d’une immoralité jouissive mais de l’exploitation de la crédulité de spectateurs, une tentative ratée de convaincre qu’une récurrence de paroles et d’images vides puisse cacher un discours.
The virgin of the quarry lake. Réalisé par Laura Casabe. Écrit par Benjamin Naishtat. Avec Dolores Oliveiro, Luisa Merelas, Fernanda Echevarría…1h30.
Date de sortie France/Québec non communiquées.
The wailing. Réalisé par Pedro Martín-Calero. Écrit par Isabel Peňa et Pedro Martín-Calero. Avec Esther Espósito, Mathilde Ollivier, Malena Villa…1h47.
Sorti en France le 21 mai 2025. Date de sortie Québec non communiquée.
Re-write. Réalisé par Daigo Matsui. Écrit par Makoto Ueda. Avec Elaiza Ikeda, Kei Adachi, Sayu Kubota, Yuki Kura…1h47.
Date de sortie France/Québec non communiquées.
Peau à peau. Écrit et réalisé par Chloé Cinq-Mars. Avec Rose-Marie Perreault, Marie Belanger, Simon Landry-Desy, Saladin Dellers…1h43.
Sortie Québec: Hiver 2025/2026. Date de sortie France non communiquée.
Straatcoaches vs Aliens (Straight outta space). Réalisé par Michael Middelkoop. Écrit par Daan Bakker, Nico Van den Brink, Paul De Vrijer et Ashar Medina et Michael Middelkoop. Avec Shahine El-Hamus, Daniel Kolf, Sinem Kavus, Oscar Aerts… 1h31.
Date de sortie France/Québec non communiquées.
Sugar rot. Écrit et réalisé par Becca Kozak. Avec Chloé Macleod, Drew Forster, Charles Lysne…1h21.
Date de sortie France/Québec non communiquées.