[CRITIQUE] Making Of : Anatomie d’un tournage

Vil sacripant que ce Cédric Kahn. À peine remis de la déflagration de Le procès Goldman, il revient tout feu tout flamme avec une œuvre complètement opposée. Quand des figures comme Victor Erice ou Terrence Malick peuvent se doter d’espacements temporels très allongés entre leurs long-métrages, Kahn s’intéresse, tant dans une partie de son propos que dans la rapidité avec laquelle il nous propose ce nouveau film, à la nécessité de réaliser tant que l’industrie du cinéma ne nous a pas épuisés. Making Of narre les coulisses d’un tournage de fiction sur des ouvriers en lutte contre la fermeture de leur usine. C’est le portrait d’un metteur en scène prêt à tout pour voir exister son scénario. Mais aussi celui d’un jeune figurant nommé par le réalisateur pour s’occuper de mettre en images ces mêmes coulisses. Par chance, le film ne se résume pas qu’à cela, Cédric Kahn érige le portrait taquin et parfois acide de l’ensemble des professions du cinéma tout en montrant l’énergie prodigieuse déployée pour le bon fonctionnement du tournage. 

Le film commence sur des ouvriers en lutte pour récupérer une usine par la force. Le combat montre une certaine violence entre eux et les forces de l’ordre. Mais ils arrivent, grâce à l’intervention d’une femme, à ouvrir la porte de l’usine depuis l’intérieur. Cut. Nous sommes dans un autre film, et nous assistons à son tournage. Quand on parle d’un long-métrage sur le cinéma, comment ne pas penser à Truffaut et à La nuit américaine, qui est inauguré par le tournage d’un film ? La fiction dans la fiction. Making Of saisit l’idée même que le tournage d’un film possède sa dramaturgie, jamais éloignée du reste. Le choix de découper le long-métrage en trois actes n’est pas anodin et nous rappelle assez aisément à quel point la création et l’accomplissement d’un projet cinématographique peut demander beaucoup de témérité tant les obstacles sont nombreux. Simon, le réalisateur interprété par Denis Podalydès correspond à une certaine universalité du métier et arrive à nourrir chez le spectateur une certaine empathie. On sent très bien le numéro d’équilibriste de Cédric Kahn, celui de concevoir une comédie parfois piquante tout en essayant de glisser en filigrane des sujets plus sérieux : les situations comiques engendrées par un Jonathan Cohen survitaminé, jouant un acteur impliqué comme jamais, qui souhaite répéter ses répliques à pas d’heure ; le comportement de bandit de Xavier Beauvois, producteur promettant aux investisseurs une fin de scénario fictive. Making Of vibre par son rythme comique mais on constate entre les respirations des questionnements quant aux dérives au nom de l’art.

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Le choix d’un film sur la lutte ouvrière n’est pas un hasard et cela a l’intelligence de marquer une comparaison avec l’équipe technique qui donne l’impression de se faire exploiter au nom du film. La directrice de production et le réalisateur apparaissent comme des patrons dont l’objectif est une rentabilité artistique face à des ouvriers du cinéma qui ne seront plus payés faute de budget. La scène décisive de réunion d’équipe qui doit décider de la survie du film amène cet échange lunaire. La directrice de production jouée par Emmanuelle Bercot juge le comportement de ses collaborateurs de victimaire et critique la comparaison faite avec les ouvriers, tout en sous-entendant la noblesse de leur métier qui devrait faire accepter la gratuité par passion. La déconnexion totale entre les deux pôles amène le régisseur à vouloir répondre physiquement de cet affront. Dans cette prise de bec, personne ne peut partager le cadre : la caméra, par l’action du champ contre-champ, délimite des camps qui ne peuvent plus communiquer. L’équipe technique et les ouvriers sont filmés de la même manière : une meute en colère répondant aux demandes des patrons/réalisateurs/producteurs. Une hypocrisie est pointée lorsque Simon, pourtant dans le camp des patrons dans la scène citée plus haut, affronte des financiers pour obtenir la fin qu’il souhaite pour son film. Il en va de même pour Jim, plus intéressé à l’idée d’être le héros d’un grand film social plutôt que d’être porteur d’un message engagé. Difficile de ne pas être empathique face à celui dont la bataille est de pouvoir accomplir son art sans entraves, même si nous ne sommes pas dupes et voyons bien qu’il est là une affaire d’ego. Ainsi, notre regard ne peut que se complexifier quand nous avons vu les luttes amenant les décisions fatidiques, tout en comprenant la colère des exploités. Dans sa critique d’un cinéma social uniquement dans le scénario, le film semble se moquer de celui de Brizé et Lindon, qui depuis La loi du marché se cantonne a un même récit, avec l’impression ferme que le choix de ces sujets est plus intéressé qu’honnête.

L’autre figure développée du film, le jeune figurant devenu responsable du making of, est quant à lui le vecteur de faiblesse quand il est pourtant supposé être son atout. C’est lui, le troisième regard, celui qui est censé filmer la vérité entre les lignes, une vérité qui donne son nom au film mais qui est traité comme un vulgaire outil, presque destiné à dire que la fonction de « réalisateur de making of » existe. Pire, le portrait qui nous en est fait accumule les stéréotypes et s’insère dans la caricature : dans sa manière d’envoyer bouler sa sœur dans le restaurant familial sous prétexte qu’elle ne saisit pas sa passion du cinéma ; dans sa relation amoureuse avec l’actrice principale, interprétée par Souheila Yacoub, relation qui semble tombée du ciel. Pour cet avatar sans substance, l’affection donnée par Simon semble exprimée majoritairement à travers sa classe sociale, un ressort commun des films d’apprentissages où le héros de banlieue et/ou souvent avec des origines mais heureusement « sauvé » par Daniel Auteuil ou Nathalie Baye qui lui donnent une chance dans un milieu qui privilégie une certaine caste. Joseph est inintéressant pour le spectateur et Cédric Kahn flirte ici tristement avec le mélodrame pathétique. Ce fameux regard, celui du making of, est quant à lui inexistant et sert juste à encombrer le champ d’un acteur portant une caméra Pour Souheila Yacoub, nul besoin de chercher plus que ce qui est décrit plus haut : l’actrice suisse est grossièrement caractérisée comme un intérêt amoureux sauf à deux ou trois moment où le film décide de s’attarder sur son statut de femme actrice de banlieue discriminée par ses propositions de rôles. On aurait pu se passer de ça quand ces derniers ne dépassent jamais le personnage-fonction du récit. 

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C’est vrai, un tournage peut être épuisant jusqu’à ne plus vouloir y remettre les pieds, mais comme le dit justement le personnage de Beauvois à Simon : ” Tu ne peux pas arrêter le cinéma, c’est une drogue dure.” Le ressenti est plutôt vrai, on est touché par le ton comique tout en constatant tout ce qui va et ce qui ne va pas dans cette industrie. Sur ce point le réalisateur est juste, mais la posture mélodramatique alourdit une proposition prometteuse.

Making Of de Cédric Kahn. Écrit par Fanny Burdino et Cédric Kahn. Avec Denis Podalydès, Jonathan Cohen, Stefan Crepon… 1h54

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