[CRITIQUE] May December : c’est comme ça, qu’est-ce qu’elles y peuvent…

À l’heure où le cinéma français fait le bilan sur ses abus (trop) longtemps enfouis quoique faussement dissimulés, poussé par les prises de paroles répétées d’une Judith Godrèche déterminée à faire bouger les choses, il s’agit pour la critique de prendre le pas. Cela implique de repenser notre manière de voir les choses, de voir les films et le monde qui se joue à travers eux. La bataille du fond et de la forme est désormais désuète et celle de la représentation contre la présentation (que nos confrères de Tsounami ont habilement posée à l’écrit dans leur numéro « Journal intime ») bat son plein. Il ne s’agit pas par principe d’accepter certains films contre d’autres mais plutôt de chercher à comprendre ce qui se cache derrière/devant l’image, de ne pas se faire avoir systématiquement par des films qui montreraient le bien (et donc seraient dans le vrai) pour mieux rejeter directement ceux qui oseraient mettre en avant le moins reluisant (et donc seraient facilement étiquetés de nombreuses tares contemporaines en étant prétendument du mauvais côté) ; faisons attention dans les deux cas, les bonnes intentions côtoient facilement les mauvaises et – malheureusement – aucune d’elles n’offrent de bons films par leurs seules existences.

Il faut regarder mais surtout apprendre à regarder. Regarder par deux fois et risquer de voir double si ce n’est trouble. C’est l’une des entreprises de Todd Haynes dans May December où le double je(u) opère en trouble-fête, à savoir nous mettre face au trompe l’œil qu’est le cinéma, objet de fascination morbide comme de destruction masquée s’il en est. Une affaire de violence en somme. Où se situe-t-elle ici ? Dans la relation étrange qui sert de point de départ à l’intrigue – une mère de famille qui a couché avec un adolescent de vingt-trois ans son cadet, avant de l’épouser et d’avoir des enfants avec ? Dans la volonté d’une société de production indépendante de raviver ce hit des tabloïds et donc de pénétrer l’intimité de ses protagonistes en l’adaptant pour le cinéma ? Dans le mélange de ces deux récits ? La vérité, si tant qu’il y en ait une, est infiniment plus complexe. Ce que Haynes filme, pour ne pas dire capture tant son dispositif a au démarrage des airs de surveillance digne d’une téléréalité déguisée (instauration d’une distance, plans séquences, chambres et salles de bain filmées depuis les murs), c’est l’incarnation même de cette violence par le corps de deux actrices stars, Natalie Portman et Julianne Moore. Ce n’est pas tant une relecture de Mulholland Drive et ses accents bergmaniens – évidents et assumés ici aussi – qu’une suite spirituelle où le système n’agit plus mais a déjà agi, et nous constatons les séquelles se diffuser sous nos yeux : ce sont les crises de Moore et l’asthme de Portman.

Difficile de ne pas penser à France de Bruno Dumont dans lequel Léa Seydoux devient elle aussi une pièce maîtresse d’un échiquier dont elle se croît reine en n’étant que pion. Cette cousine germaine de Gracie (Moore) et Elizabeth (Portman) annonce déjà la complexité du corps féminin instrumentalisé jusqu’à l’épuisement et l’inexistence concrète ; la véracité de ses larmes comme de ses combats n’est jamais clairement établie et sa parole condamnée à la reproduction ad nauseam. Pour autant, ni Haynes ni Dumont – ni Lynch avant eux – ne diabolisent les comédiennes. Elles sont au contraire moteurs du ridicule du système et centre névralgique de l’émotion, du rire aux larmes. C’est Julianne Moore qui surdramatise tout événement de sa vie (un manque de hot dogs pour une réception ou le retrait d’une commande de gâteau à l’ananas) pour mieux masquer sa véritable peine dont on ignore les fondements – a-t-elle également été abusée petite ? C’est aussi Natalie Portman, délicieuse de perversité, qui imite grossièrement celle qu’elle va jouer (la posture pendant la session shopping et, plus tard, le look en se maquillant à ses côtés) ou malmène sciemment le pauvre Joe (Charles Melton) pour obtenir des informations quand elle ne sombre pas dans le pathétique lorsqu’elle doit dépasser son statut de reflet lors du tournage conclusif ou quand elle rejoue l’orgasme du dérapage initial dans un couloir qui a déjà tout du plateau de cinéma.

François Duhamel

Miroir, mon beau miroir, qui des deux est la plus belle ? interroge en permanence Haynes, filmant de face ses interprètes comme dans une série d’essais caméra voués à révéler la complicité victimaire de deux femmes en perdition au point de devenir bourreaux. Pourtant, c’est derrière un masque de drôlerie que se joue cette souffrance. May December est un drame verni de comédie comme on enrobe une pomme de chocolat pour mieux cacher l’acidité à venir. Le ton est incisif, satirique au possible et dérangeant à souhait. Les répliques de tragédiennes (« I don’t think we have enough hot dogs ») amplifiées par la musique de Marcelo Zarvos (ingénieuse reprise du thème du Messager composé par Michel Legrand) ou de jeune premier mal fagoté (« Have you ever done that before ? » après une ridicule partie de jambes en l’air adultérine) sont entrecoupées de silences ravageurs, souvent de la part de ce dernier, qui distillent en filigrane la réalité sentimentale de tout un chacun ; il faut vivre avec sa souffrance pour mieux s’en décharger. Car au milieu de ce cirque de l’apparence, Joe, épatant de naïveté tout en jouant malgré lui le je(u) qu’on lui impose – parent au cœur d’enfant, mari à la puberté tardive –, est nu comme un ver. Ironie pour celui qui participe à la reproduction des papillons que d’être le cocon de service après avoir été une chenille domestiquée. Il ne ment pas, ou presque – il semble chercher à démarrer une liaison avec une autre lépidoptériste, pour s’échapper ? –, et tente de survivre dans ce monde miniature où il est condamné depuis son plus jeune âge à n’être qu’un corps (il est d’ailleurs médecin, comme un prolongement de ce rapport forcé à l’anatomie à travers le métier playmobile le plus évident qui soit). Objectification de l’homme par le(s) regard(s) donc – en relais de celle, habituelle, des femmes – qui en un sens annonce un serpent se mordant la queue (si seulement…), où chaque nouvelle génération de personnes abusées dans l’industrie inflige à la suivante le même châtiment, quel que soit le genre. Rappelons tout de même que, contrairement à leurs rôles ici, Natalie Portman a en réalité dix ans de plus que Charles Melton et qu’un de ses premiers grands rôles est celui de la jeune fille éprise d’un adulte dans Léon de Luc Besson…

Or, qui dit regard dit point de vue et qui dit point de vue dit montage, lequel est, chez Haynes, affaire amorale. Les scènes allant par deux, leur puissance s’en décuple au gré de l’assemblage final. La première séquence de maquillage ininterrompue entre Gracie et Elizabeth, étrange moment de connivence entre l’observée et l’observatrice, devient une confrontation aux toilettes une heure plus tard où le montage, cette fois-ci, intervient pour marquer la rupture définitive entre la réalité (Gracie) et la fiction (Elizabeth) et amorcer le virage final du récit. C’est dans cet entredeux que les langues se délient, la déclaration d’amour enfouie de Gracie dans une lettre ancienne venant s’entrechoquer à l’envie de Joe d’évoquer leur relation dans toute sa complexité et toxicité. Malheureusement, comme dans L’été dernier de Catherine Breillat, sorte de film-miroir à celui de Haynes sur l’emprise d’une femme plus âgée avec un jeune homme-garçon, la parole de ce dernier est parasitée par le questionnement sur sa responsabilité dans cette affaire. L’union a atteint le stade final de sa consomption pour laisser place à une triple solitude. La célébration finale n’en est que plus pathétique quoiqu’étrangement prometteuse d’espoir ; Joe est en retrait, avec le recul enfin nécessaire à son émancipation tandis que Gracie et Elizabeth occupent plus que jamais le devant de la scène, sur l’estrade pour la première qui surjoue la mère aimante et devant l’objectif d’une caméra qui capture son manque de talent pour la seconde. À trop vouloir jouer un double jeu, les deux femmes laissent leur persona de côté et s’apprêtent à déchanter. Qu’importe qui est la plus belle, leur cruauté subie et répétée aura causé leur perte, mais malheureusement, c’est comme ça, qu’est-ce qu’elles y peuvent…

May December, de Todd Haynes. Écrit par Samy Burch. Avec Natalie Portman, Julianne Moore, Charles Melton… 1h57

Sortie le 24 janvier 2024.

0 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture