Us : Under the convenience store

Attention Spoilers

Une réflexion que l’on peut se faire lorsque l’on pense au cinéma de Jordan Peele, adoré outre-atlantique, c’est à quel point les Américains n’ont besoin de personne, et certainement pas des étrangers, pour montrer du doigt les problèmes de leur société et en déceler les moindres tâches. Au-delà de ce phénomène masochiste, on se rend compte que ce sont les américains qui ont toujours su filmer, mieux que tous, l’Amérique. En Europe, les cinéastes ont du mal à filmer  »l’essence » de leur pays : Dumont se contente du nord de la France, Moretti est l’un des seuls qui a réussi l’exercice, lui et Fellini. Ce n’est donc pas étonnant que Peele ait eu tant de succès avec Get Out, film pointant du doigt tous les travers d’une Amérique raciste se cachant derrière  »l’exploit » d’avoir élu un président d’origine Kenyane ; diluant son propos dans une histoire cauchemardesque, genre dans lequel Jordan Peele s’épanouit, à en juger l’excellence du film. 

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Happy Birthdead 2 You : Cadeau empoisonné

Lorsqu’il est sorti fin 2017, personne ne s’attendait à ce que Happy Birthdead fasse un tel carton au box-office engrangeant au passage plus de 125 millions de dollars pour un budget ridicule de 4 millions et des poussières. Il faut dire que le film avait les ingrédients pour nous offrir du beau divertissement, slasher fun et jouissif entre Un jour sans fin et Scream où Tree revit sa journée d’anniversaire – et son assassinat – encore et encore jusqu’à ce qu’elle découvre l’identité de son tueur. Et comme on dit, on garde les mêmes et on recommence… sauf que ce qui fonctionne une première fois ne fonctionne pas forcément la deuxième.

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Velvet Buzzsaw : ceci n’est pas un film

On attendait le nouveau coup de massue post Nightcall de Dan Gilroy – on évitera d’évoquer « L’Affaire Roman J. qui est un désastre – et c’est sur Netflix qu’il est – plus ou moins – arrivé ce 1er février avec Velvet Buzzsaw. Critique amère du monde de l’art, des gens qui la font vivre et petit jeu de massacre certes prévisible mais terriblement jouissif. 

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Unfriended Dark Web : Petits jeux entre amis

Sortie en 2014, « Unfriended » avait fait son petit effet en plaçant son film d’horreur sous le prisme d’un seul point de vue : celui d’un écran d’ordinateur qu’on observe de la première à la dernière seconde. Cette année, « Searching : portée disparue » avait utilisé la même technique – avec habilité et intelligence ce qui lui vaut de se placer dans le haut du panier des thrillers 2018 – et désormais « Unfriended : Dark Web » également. Alors que le premier opus était bancal sur son scénario (film d’horreur sur fond de fantôme et vengeance), « Unfriended : Dark Web » emprunte le chemin dru thriller psychologique, nouveaux personnages, nouvelles thématiques et force est de constater que le tout fonctionne assez bien.

Lorsque Matias ramène chez lui un nouvel ordinateur et y trouve une cache de fichiers, il est loin de se douter qu’il est sur le point d’entrer dans l’un des endroits les plus mystérieux mais également dangereux qui puisse exister sur internet : le Dark Web. Alors qu’il fait une traditionnelle soirée jeux avec ses amis, tout se complique lorsque Matias apprend qu’ils sont épiés par quelqu’un prêt à tout pour protéger le Dark Web et les secrets que contiennent cet ordinateur…

Exit le côté horrifique lié aux esprits du premier et place à une véritable menace, celle des tréfonds du Dark Web. En plaçant son action et son propos dans une problématique bien réelle et pourtant si invisible aux yeux de tous – le Dark Web existe mais savons-nous vraiment ce qu’il se trame dessus ? -, Stephen Susco donne une autre dimension au film rendant le tout beaucoup plus intéressant tout comme les différents plot twists insérés tout au long du film pour arriver à un final rappelant notamment « Nerve » sorti en 2016. Il n’empêche que ce « Unfriended : Dark Web » souffre des mêmes tares que son aîné avec une mise en place des personnages assez longue et laborieuse qui peut vite vous faire décrocher au début. Par moment on relèvera aussi une mauvaise gestion de l’écran justement à trop vouloir juxtaposer les fenêtres, les informations données à l’écran et y ajouter les discussions des protagonistes certaines scènes sont tout simplement illisibles.

Malgré tout, « Unfriended : Dark Web » réussi à accrocher son spectateur au fur et à mesure du récit et des enjeux qui en découlent pour Matias le protagoniste principal une fois que le véritable propriétaire de l’ordinateur entre en jeu pour lancer son film à toute allure jusqu’à la dernière minute. Par différents effets visuels et sonores propres à l’ordinateur, le réalisateur réussit à distiller une angoisse constante tout en réussissant à développer suffisamment chacun de ses personnages (qui sont quand même beaucoup) pour laisser le temps au spectateur de s’attacher. 

Petit film d’horreur tirant plus vers le thriller qu’autre chose, « Unfriended : Dark Web » est un film plus qu’honnête qui fait le boulot de A à Z et qui se laisse regarder avec plaisir. Prenant, plutôt efficace et au scénario rondement mené.

Unfriended : Dark Web de Stephen Susco. Avec Colin Woodell, Betty Gabriel, Rebecca Rittenhouse… 1h33
Sortie le 26 décembre

Suspiria : Reprise aussi passionnée que passionnante

Avant même que le film n’ai le droit à une quelconque bande-annonce ou teaser, le projet « Suspiria » de Luca Guadagnino soulevait bien des interrogations et des frayeurs. Celui qui a attiré tous les regards en début d’année avec son fabuleux « Call me by your name » revient en cette fin d’année « Suspiria » du même nom que celui de 1977 réalisé par Dario Argento et qui s’est rapidement hissé au rang d’incontournable pour les cinéphiles les plus aguerris. De quoi effrayer encore plus les fidèles amoureux de la version d’Argento. Pour sa version 2018, Luca Guadagnino reprend les mêmes ingrédients (même histoire) pour réussir à y insuffler sa patte. Radicalement différent.

Et si le secret était que Luca Guadagnino était fan du « Suspiria » de Dario Argento ? Loin de vouloir simplement surfer sur le nom de ce chef-d’oeuvre, le réalisateur italien qui a découvert le film lorsqu’il avait 6 ans nous en offre sa propre vision. Certains éléments restent les mêmes : Susie Bannion, jeune danseuse américaine débarque à Berlin en espérant intégrer la prestigieuse compagnie de danse Helena Markos alors que de mystérieux évènements ont lieu au coeur de cette école où s’entremêlent intimement danse et sorcellerie. 

Ce qui démarquait le « Suspiria » de Dario Argento – et qui nous frappe encore aujourd’hui au visionnage du film – est sa sur-esthétisation avec ses saturations de couleurs et notamment de rouge ainsi que sa bande-son stridente qui nous pétrifiait dès les premières secondes. Guadagnino dit adieu à tout ça en y imposant sa patte assez semblable à « Call me by your name » avec des couleurs beaucoup plus douces voir parfois même absolument désaturées pour offrir un cadre beaucoup plus réaliste à Susie Bannion. Beaucoup moins agressif – à prendre dans le bon sens du terme – que son prédécesseur, « Suspiria » s’inscrit beaucoup plus dans un réalisme qui réussit à être tout aussi angoissant de par l’atmosphère distillée doublée par une BO de Thom Yorke (le leader de Radiohead rien que ça) qui, dans un tout autre style, sait parfaitement retranscrire cette angoisse grandissante qui naît en nous au fur et à mesure du film. 

De l’art des corps

Le réalisateur réussit le tour de main de se détacher totalement de l’oeuvre originale en déplaçant déjà son action à Berlin en 1977 alors que la capitale est coupée en deux et qu’elle est en proie aux attentats de la bande à Baader. Dans ce cadre politique déjà oppressant, Luca Guadagnino fait de la danse l’élément central de son film là où Argento n’en avait finalement fait qu’un détail avec quelques scènettes de danse qui n’ont pas d’impact sur l’histoire. L’art des corps est un art que sait exercer avec brio Guadagnino, déjà observé dans « Call me by your name » où la sensualité des corps transperçait l’écran, cette fois il pousse le curseur à l’extrême dans la maltraitance de ses corps à travers la danse allant ainsi jusqu’au démembrement (une longue scène qui frôle largement avec l’insoutenable). Le sacrifice du corps pour arriver au stade de l’art, une philosophie qui s’applique totalement à la danse où les blessures ne se comptent guère plus. Guadagnino sublime cet art qu’est la danse notamment dans la scène de la représentation qui a lieu dans l’école devant le public, un vrai tour de force aussi magnifique que transcendant. 

Cependant Guadagnino n’oublie pas pour autant son prédécesseur en lui rendant hommage dans cette dernière partie de film qui s’apparente beaucoup plus au « Suspiria » d’Argento avec cette effervescence d’esthétisme, de rouge sang et de caméra presque en transe. C’est divin, c’est sublime et le film offre une palette de personnages exquis que ce soit Dakota Johnson (Susie) qui tient là son plus beau et plus profond rôle à ce jour (le magnétisme que dégage cette actrice reste assez dingue malgré le petit incident de parcours « 50 Nuances »), Mia Goth qui n’a besoin que d’un regard pour exprimer ses émotions ou encore Tilda Swinton, fidèle du cinéma de Guadagnino, qui n’a décidément plus rien à prouver. 

Le « Suspiria » version 2018 est un film qui se vit au plus profond des tripes autant qu’il se laisse regarder autant avec délectation qu’horreur. Relecture absolue – ou ‘’reprise’’ comme l’évoquait Tilda Swinton – du chef-d’oeuvre de 1977, Luca Guadagnino ne fait pas mieux que son prédécesseur mais tout aussi bien et honnêtement vu le projet casse-gueule qu’il était à ses débuts, on ne peut que saluer la performance. 

Suspiria de Luca Guadagnino. Avec Dakota Johnson, Mia Goth, Tilda Swinton… 2h32
Sortie le 14 novembre

La Nonne : Gothique de salon

« La Nonne », réalisé par Corin Hardy est le cinquième film de la saga Conjuring. Dans cet épisode, on quitte les Etats-Unis pour se rendre en Roumanie, où le suicide d’une jeune nonne dans une abbaye reculée alerte les autorités religieuses. Pour enquêter sur cette affaire mystérieuse, le Vatican décide d’envoyer un prêtre qui sera épaulé par une jeune novice. Ils découvriront que les lieux sont hantés par une puissance démoniaque.

Si le cinéma hollywoodien s’est franchisé ces dernières années avec les films de super héros, ce mal a toujours touché les productions horrifiques. « La Nonne » est le troisième spin off d’une saga qu’on peut dorénavant appeler The Conjuring Universe. Et si les aventures des époux Warren pouvaient avoir un intérêt, insufflant un nouveau élan dans les films de hantise, les déclinaisons font figures de coquilles vides. Ici, on suit l’enquête du père Burke et de la jeune sœur Irène dans une abbaye de Roumanie quelques années après la fin de la seconde guerre mondiale. Dans ce lieu de recueillement, est retrouvé le cadavre d’une nonne s’étant suicidée, chose normalement impensable pour une religieuse. Les deux protagonistes seront guidés par un Québecois sur ces terres maudites où rode une présence maléfique. Avec un pitch pareil, on pourrait s’attendre à un film à l’esthétique gothique, distillant une ambiance glaçante. Mais il n’en est rien. Si les décors sont plutôt convaincants, ils ne sont jamais sublimés par une mise en scène préférant plutôt faire la part belle aux jump scares sans surprises. Le gimmick de réalisation qui consiste à jouer avec le hors champ est toujours utilisé de la même façon et minimise donc l’impact des scènes horrifiques. Reste tout de même quelques utilisations intéressantes de l’imagerie religieuse, notamment avec cette marche d’une armée de nonnes fantômes.

A la fin du long métrage de Corin Hardy, le constat est plutôt négatif. On ne peut que déplorer la façon dont sont traitées les thématiques abordées. Les traumas des personnages ne serviront que pour faire avancer l’intrigue et ajouter des scènes d’effrois mais jamais pour creuser leur psychologie, si bien qu’on a l’impression de ne jamais connaître les protagonistes. Là où le récit aurait pu être une métaphore des fantômes de la seconde guerre mondiale et du choc subi par la population, ou même une réflexion sur le matriarcat, le film s’évertue à raconter une histoire de hantise assez vaine, où les enjeux sont bâclés et balancés sans trop savoir quoi en faire. Les incohérences se multiplient, et on a l’impression d’être floué par ce qui s’annonçait comme « l’origin story » du démon Valak, figure emblématique de la saga Conjuring. Et même si la réalisation classique évite les fautes de goût, on préférera revoir « La Dame en noir », qui avait su distillé de façon plus habile une atmosphère gothique, rappelant les grands films de La Hammer d’antan.

« La Nonne » est vraiment le prototype du film d’horreur post Blumhouse. Pour rappel, c’est cette société de production qui a sorti les Paranormal Activity et plus récemment Get Out, et qui tend à rendre les cauchemars sur grand écran visible par le grand public. Malheureusement, ce nivellement par le bas donne des produits dont le marketing est parfois plus intéressant à suivre que le résultat final. Une production horrifique n’a pas pour obligation de faire peur, mais demande au minimum de raconter une histoire viable se reposant sur une atmosphère viscérale, ce que le film n’arrive pas à faire sur la longueur, uniquement par petites touches. Dommage.

La Nonne de Corin Hardy. Avec Taissa Farminga, Demian Bichir, Jonas Bloquet… 1h37
Sortie le 19 septembre

[FOCUS] 14 anecdotes de films d’horreur que vous ne connaissiez peut-être pas

Vous pouvez retrouver le terrible Pennywise sévir dans Ça actuellement dans les salles obscures, l’un des films d’horreurs les plus attendus de l’année et qui réalise des scores incroyables au box-office. L’occasion de revenir sur quelques anecdotes de films d’horreur plus ou moins flippantes… Lire la suite de « [FOCUS] 14 anecdotes de films d’horreur que vous ne connaissiez peut-être pas »

[CRITIQUE] Ça : Pourquoi faut-il le voir ? (Même si vous êtes peureux)

Aujourd’hui c’est un article un peu spécial que je vous écris. Bon ok c’est une critique d’un film encore certes mais pas que, non non ! Parce qu’aujourd’hui ce n’est pas n’importe quel film que j’ai vu, je suis allée voir Ça hier après-midi. Vous savez le fameux film avec le clown immonde et qui a de quoi vous filer de sacrées insomnies. J’y suis allée à reculons ou en moonwalk si vous préférez et j’en suis ressorti ravie. Et oui même moi ça me surprend et pourtant c’est bien mieux que ce qu’on peut imaginer alors aujourd’hui je vais vous dire pourquoi il faut que vous voyez ce film même si vous êtes le pire froussard (on dit encore ce mot ?) sur cette planète et je sais de quoi je parle. Lire la suite de « [CRITIQUE] Ça : Pourquoi faut-il le voir ? (Même si vous êtes peureux) »

[CRITIQUE] Le Manoir : Vous avez dit drôle ?

Sorte de Scary Movie à la française, Le Manoir ne déchaîne pourtant pas les foules dans les salles obscures. Pourtant tout était là pour que le film fasse un carton : un scénario pas trop mauvais et surtout une pléiade de Youtubeurs et Youtubeuses rassemblant à eux seuls près de 10 millions d’abonnés. Malheureusement avec quelques têtes d’affiches ne suffisent pas à faire un bon film. Le premier film de Tony T Datis à plus les allures d’un bon délire entre potes… qui aurait dû rester entre potes.

Qu’est-ce qu’on doit retenir de ce film ?

That’s the question ! On zappera tout d’abord la scène d’ouverture d’une nullité assez affligeante et qui n’effrayerait même pas une mouche. Malgré tout au fur et à mesure le réalisateur arrive à installer de temps à autre un petit climat anxiogène, merci au manoir et à sa forêt aux alentours. Les Youtubeurs et Youtubeuses qui composent le casting sont bien sympas mais ça s’arrête là. l n’y a aucun vrai jeu d’acteur – à moins que vous considérez crier et pleurer à tout bout de champ comme un jeu d’acteur, même les différentes personnalités de chacun des protagonistes étaient assez intéressantes à exploiter.

Le scénario s’essouffle rapidement et si on est un peu malin on a vite compris qui se cache derrière tout ça, à quelques subtilités près je vous l’accorde. Les gags sont très inégaux dans leur qualité. Alors que certains sont à mourir de rire, d’autres sont d’une lourdeur assez conséquente (expliquez-moi ce qu’il y a de drôle de pendre quelqu’un par ses bijoux de famille). Le tout ne manque cependant pas de rythme il faut l’admettre mais le pourcentage lourdeur de ce film avoisine vite les 100%. On cherche le côté drôle, on attend toujours le côté « horrifique » à part quelques gouttes de sang par ci par là, Le Manoir ne casse pas trois pattes à un canard.

Alors que faut-il réellement retenir du film ? Tout d’abord que c’est la fête du cinéma donc si vous voulez éviter de payer plein pot pour ce film c’est le moment et surtout qu’on comprend mieux pourquoi certains films ne sont pas montrés à la presse avant leur sortie.

[CRITIQUE] Grave : Un drame sanglant à consommer sans modération

S’il y a bien un film qui a fait grand bruit ces derniers temps c’est bel et bien le premier long-métrage de Julia Ducournau. Remarqué à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes l’année dernière, encensé par la critique, glorifié par M. Night Shyamalan qui y est allé de son joli petit commentaire sur Twitter, récompensé dans de nombreux festivals, Grave a déjà eu une vie bien remplie bien avant sa sortie dans les salles obscures. Mais qu’est-ce qui fait que ce film fasse autant d’effet ? Film d’horreur, film gore, tragédie, drame, film d’auteur, ce film est tout bonnement inclassable et pour cause, c’est un ovni et c’est surtout une merveille cinématographique.

Une réflexion sur l’être humain

Grave n’est pas qu’un simple film d’horreur comme on a l’habitude de voir ces dernières années. Julia Ducournau offre là de la matière (fraîche à l’occurence) pour une réflexion beaucoup plus poussée sur la condition humaine. Justine est encore vierge de tout lorsqu’elle débarque dans son école de vétérinaire : de sexe, de garçon, d’alcool, de drogue et surtout de viande puisque dans sa famille tout le monde est végétarien. Sauf que pendant sa période de bizutage, Justine est obligée de manger de la viande. Ce geste pourtant anodin va entraîner chez elle une soif de chair humaine et qui révélera sa vraie nature.

Comme disait Shakespeare dans Hamlet, être ou ne pas être telle est la question. Parce qu’il ne s’agit pas juste de montrer le cannibalisme comme simple monstruosité, c’est le montrer comme un passage de l’adolescence vers le monde adulte et tous les risques et les dérives qu’il peut comprendre. C’est avant tout de savoir qui on est en tant qu’être humain et qui on veut devenir. Est-on obligé de suivre la lignée familiale parce qu’il en est ainsi ? Sommes-nous condamnés à être comme les autres ? Ou alors est-il possible de se détacher de cette voie tout tracée mais à quel prix alors ?

Parce que dans le film Justine est tout l’opposé de sa soeur Alexia, elle aussi cannibale mais qui contrairement à Justine, ne fait plus le distinguo entre le bien et le mal. Grave repose sur toute cette lutte psychologique avec soi-même pour repousser qui l’on est, si tenté qu’on y arrive évidemment. La mise en scène est brillante notamment la séquence où Justine se met à saigner du nez lorsqu’elle observe longuement son colocataire Adrien. Toute cette bataille intérieure se reflète en un fragment de secondes lorsque le saignement commence comme si, pour éviter de manger son colocataire, elle se mangeait intérieurement car elle sait pertinemment que ce qu’elle a n’est pas normal. Justine représente encore cette dimension humaine et est prête à se faire du mal plutôt que de faire mal aux autres.

Sans compter cette scène finale (que je ne dévoilerai pas évidemment) qui donne encore plus de sens, de pertinence et surtout d’impact au film. Comme un dernier électrochoc, une dernière morsure avant l’écran noir. C’est extrêmement malin, c’est extrêmement bien amené et filmé par Julia Ducournau qui dépeint ce passage du monde de l’adolescence au monde adulte de manière brutale, frontale, sanglante mais qui dépeint également une tragédie où personne n’en ressort indemne.

Des performances affûtées comme des lames de couteaux

Pour son premier grand rôle, Garance Marillier ne fait pas dans la demie-mesure. Elle incarne à la perfection cet équilibre fragile entre une jeune adolescente paumée et une future adulte redoutable. D’un simple regard elle transcende l’écran pour vous piquer à vif dans la moelle épinière et vous obliger à observer cet écran sans pouvoir bouger. C’est dingue l’effet hypnotique que cette jeune fille arrive à avoir. On saluera la performance digne des plus grands qu’elle a réalisé pour cette séquence sous les draps où Justine se métamorphose aussi psychologiquement que physiquement. Cette espèce de transe est assez impressionnante à voir il faut l’avouer.

L’autre personnage très intéressant du film et qui complète assez bien avec Justine c’est justement son colocataire homosexuel Adrien, brillamment joué par Rabah Nait Ouefalla. Jamais dans le jugement, il est là pour aider comme il peut Justine parce que comme elle, il fait partie de ce monde impitoyable des études supérieures et du bizutage. Il la comprend, il la soutient sans jamais la juger. Une belle complicité à l’écran qui amène enfin un peu de douceur dans ce film de bruts.

Niveau mise en scène, ce film à est revoir au moins une fois dans sa vie juste pour saisir toutes les subtilités des plans et se rendre compte au final que chaque seconde de chaque plan est calculée et sert la cause de ce film. Rien n’est laissé au hasard et c’est assez impressionnant pour une premier film d’avoir une telle maîtrise de sa caméra.

Malgré tout, âmes sensibles s’abstenir, ce n’est pas pour rien que le film est interdit aux moins de 16 ans. Certains scènes sont extrêmement violentes bien qu’au final elles ne représentent qu’une petite partie du film. Grave n’est pas simplement un film d’horreur, déjà dans sa catégorie c’est clairement le meilleur. C’est intelligent, c’est paradoxalement très propre et il est clair qu’il ne laisse personne indifférent. S’attaquer au cannibalisme il faut oser, maîtriser son sujet de cette manière ça relève du grand art et c’est ce que Grave est, du grand art. A consommer sans modération.